L’adoration de Brickell

Miami, Floride, en cette fin de mois de décembre, quartier de Brickell. Au feu rouge d'un carrefour, il est là. Posté entre la route et une station-service, il tend la main. Grand Afro-Américain, maigre, édenté, deux sacs plastiques à bout de bras, il me fait un signe, me sollicite. Je lui réponds d’un signe de tête que je n’ai rien à lui donner, n’ayant pas de monnaie sur moi.

Il a compris et n’insiste pas.

Soudain, apercevant la petite fille à l’arrière de notre voiture, qui s’est dressée à la fenêtre, ses yeux s’illuminent, son corps s'anime. Fixant ses yeux sur elle, et mimant une attitude de subjugation, il ouvre les bras puis les referme en prière, tout en laissant tomber son grand corps à genoux sur le trottoir.

Son geste de prosternation, ainsi que l’expression de son sourire malicieux étonnent d’abord la petite fille. Puis elle éclate d’un petit rire franc et frais. À ce rire, il répond en ouvrant grands les bras dans un sourire immense, bouche fermée, tête penchée sur le côté, donnant une expression très particulière à son visage, entre bonté, connivence et tendresse. On aurait dit l'improbable croisement entre un flibustier et un saint des tableaux italiens du Moyen-Âge, jeté bas sur le bitume d'un immensité américaine à jamais trop pressée pour accorder un regard à sa ferveur étrange.

Puis, satisfait de ce petit échange complice, il se relève et s’en va, après un dernier signe de la main. Le feu passant au vert, la voiture redémarre et s’insère dans le flot de la circulation. Je me retourne et l’observe s’éloigner; il a repris ses sacs et se dirige vers d’autres voitures stationnées derrière lui.

Cet albatros échoué et démuni en tout a offert à notre fille un geste que personne—ou très rares—parmi les bien-portants et les nantis, n’aurait accompli là, spontanément, en pleine rue.