Chroniques de la Voie

Le geste et l’esprit

Elle avait observé, une fois encore, le vieux maître accomplir son geste. On eût dit que tous les fleuves de la terre s’étaient réunis, depuis des millénaires, dans les vasques de ses deux mains, pour polir ce geste à la perfection, comme le fleuve polit, durant des dizaines d’années, les roches des sculptures immergées chinoises.

Elle retenait son souffle. Pas une once d’action, de souffle, d’équilibre, de précision, aussi petite soit-elle, ne manquait à l’ensemble. Chaque séquence semblait exister par elle-même tout autant que par relation intime à la précédente et à la suivante.

C’était comme si toute l’histoire condensée du geste était contenue dans le geste lui-même; connue d’avance par la moindre cellule du corps, en même temps qu’elle semblait se produire neuve et intacte, naître pour la première fois, à chaque seconde. Un vertigineux télescopage du temps et du mouvement. Les noces, toujours renouvelées, de l’éphémère et de l’éternel. Et pourtant, ça paraissait si simple!

Jamais je ne me lasserai d’une telle qualité, pensa-t-elle. Elle se sentait loin, si loin, de parvenir ne serait-ce qu’à s’en approcher.

Elle lui dit :
- Maître…
Elle reprit son souffle, elle en avait besoin.
- Maître, quand tu ne seras plus, que deviendra ce geste ?
Il lui répondit doucement, sur un ton presque anodin, comme s’il lui parlait d’autre chose.
- Il disparaîtra avec moi.
Elle reçut sa réponse avec une douleur térébrante dans la poitrine.

Dehors, le vent chantait une ode syncopée à l’hiver redoublant.

Il la regarda en silence. Elle était absorbée dans le trouble qui l’envahissait graduellement. Il lui sourit, se leva, mit son manteau sur ses épaules, ouvrit la porte, et sortit sans un bruit.

Elle était simple, peu intellectuelle. Sa sensibilité, son intuition, ses émotions parfois, dictaient sa vie. Elle ne maniait pas les concepts, ni les théories. Elle était concrète. Et dans sa concrétude, quelque chose la heurtait.

Quelque chose qu'elle finit par identifier. C’était la simple idée que son geste à lui disparaisse. Comme une œuvre d’art engloutie par les eaux sombres de la nuit. Ou, pensa-t-elle, comme ces statues millénaires détruites non par l’œuvre du temps complice, mais par la main des hommes aveuglés. Cela la révoltait intérieurement. Il y avait quelque chose d’inacceptable à l’idée de cette perte.

Comme elle aurait aimé, en cet instant, qu’il eût un jour accepté qu’elle le filmât; mais à chacune de ses demandes, il avait poliment décliné.

Elle ressentait désormais de l’indignation. Et cela créait en elle, par réflexion, un incompréhension profonde, comme lui était incompréhensible le sourire d’un bouddha devant les malheurs du monde. Elle aurait aimé, à cet instant, pouvoir parler de ce qu’elle ressentait avec quelqu’un. Mais elle était seule, dans cette petite maison simple, entourée de la campagne gelée par l’hiver.

Tout ce qu’il avait crée de lui, par lui, à travers lui, toute cette imprégnation, cette sagesse sans paroles, cette profondeur de l’âme chantant par tout son être, toute l’essence concentrée de sa vie consacrée; tout ce qu’il avait reçu lui-même de son propre maître, toute cette chaîne de transmission qui remontait si loin dans les temps, il accepterait tranquillement que tout ceci disparaisse à jamais sans laisser de traces ?

Non, décidément, elle n’arrivait pas à accueillir cette idée.

Elle se leva à son tour, revêtit son manteau et sortit. Dehors, elle ne le vit nulle part. Quelques jours plus tard, lorsqu’elle revint, il n’était pas là. Il avait laissé un mot à son intention sur la table, dans une enveloppe portant son nom. Comme à son habitude, elle ne l’avait pas prévenu de son arrivée, depuis quand cette lettre l’attendait-elle ?

Elle ouvrit l’enveloppe qui n’était pas cachetée, retira la feuille, et lu ce qu'il avait tracé d'une écriture un peu surannée.

 

Ma très chère enfant,

Réussirai-je, par ces quelques mots, à offrir quelqu'apaisement à ton cœur que j’ai senti si troublé?

Mon geste disparaîtra avec moi.
Mais l’esprit de mon geste restera.

Il sera présent en toi, car je te l’ai transmis, comme je l’ai reçu.
Je t'ai appris tout ce que tu pouvais apprendre de moi, et plus important, tout ce qui te permettra d'apprendre de toi. Et de faire vivre l'esprit à ta façon.

L’esprit a besoin du geste, comme le geste a besoin de l’esprit. Et de leur rencontre naît la beauté vraie.

Il est bon que nous donnions le goût de cette beauté. Mais si elle disparaît, cela est bien aussi.

Oui, il est bon, parfois, que la beauté s’efface.

Sans cela, nous ne pourrions la réinventer.
Nous ne ferions que la répéter. Et nous perdrions notre capacité à la reconnaître, à l’incarner et à la célébrer.

Et c’est peut-être pour cela que nous sommes ici…

Mon enfant, la beauté qui disparaît, c’est la beauté à venir.
C’est cela, aussi, qui fait la beauté de la vie.
C'est cela qu'il faut accepter dans son cœur.

Comme cette belle neige d’hiver qui disparaîtra au printemps.
Mais l'esprit de la neige est éternel…

Fille de la pluie et du soleil, mon amour t’accompagne, où que tu sois.