Il faisait beau sur Uluru

Cet article a été publié par la revue Génération tao en été 2001.

Un buveur de bière tourne le dos à Uluru

Photo : Peter Delehar

Il faisait beau sur Uluru, ce matin là. Il faisait beau et j'ai pleuré l'obscénité du peuple d'Occident.

J'ai pleuré les voix fortes, les rires vulgaires et déplacés sur cette terre sacrée. Les objectifs qui fouillent l'espace, avides, et qui ne respectent pas. Les allées et venues incessantes des voitures, motos, 4x4 climatisés. Le bourdonnement continu des avions et des hélicoptères dans le ciel devenu linceul.

Le bruit incessant de l'Occident.

Aujourd'hui, l'espace sacré des peuples aborigènes est violé matin et soir par les touristes voleurs d'images. Il est violé tout au long du jour par les touristes voleurs de chemins.

Aujourd'hui, l'Occident continue insidieusement à perpétrer le massacre des peuples aborigènes. Les déclencheurs des appareils de prise de vue ont remplacé les barillets des fusils. L'alcool a remplacé l'arsenic déversé dans les sources. La précarité a remplacé les couvertures infectées de syphilis et de variole.

Bien sûr, depuis vingt ans, les avancées sont immenses pour le peuple aborigène, qui s'est vu rétrocéder une partie de ses terres et reconnaître des droits. Mais ce matin-là, au pied du rocher d'Uluru, elles paraissaient dérisoires. Immensément dérisoires.

Acquises à quel prix ?
Concédées de quel cœur ?
Portées par quelle conscience ?

Il faisait beau sur Uluru ce matin-là. Au cœur du rocher, la tribu Anangu procédait aux préparatifs des cérémonies d'adieu à un vieux sage. Un très vieux sage. Un de leurs plus haut dignitaires, décédé quelques jours auparavant, et qui œuvra infatigablement, sa vie durant, à ce que les peuples de l'ancien et du nouveau monde se comprennent et se concilient. En signe de deuil, exceptionnellement ce jour-là, l'ascension du rocher ne serait pas autorisée.

L'espace d'un instant, le calme s'est de nouveau posé sur la terre d'Uluru. Le bruissement des arbres, le cri des oiseaux, le bourdonnement des insectes se mêlèrent au chant du rocher et à la vibration infinie de la plaine. Ils enfantèrent d'un silence éternel, immuable…

Les avions de tourisme n'allaient pas tarder à revenir.

Uluru, le 22 mai 2001