Je suis mouvement

« Whose hand will I hold so that I may walk? »

Manoj Nelliyattu Shyamalan
The village

Au mitan des années 2000, je participai à un stage dont la thématique était : « Je suis mouvement ». C’était une invitation à l’exploration des mémoires corporelles liées aux différents stades de l’évolution de la vie, depuis la pulsation et l’ondulation des premières formes jusqu’à la marche humaine. Parvenu au stade du passage du quatre pattes à la position debout, contrairement à tous les autres participants, je me retrouvai totalement désemparé, dans l’impossibilité frustrante autant qu’effrayante de me redresser seul… Je n’y arrivais pas ! 

De longues minutes s’écoulèrent. Une plainte finit par sortir de ma bouche, qui se transforma en long cri d’impuissance douloureuse… Ce n’était pas une question de capacité physique, mais plutôt un “trou de vie” : activée par les processus vécus; ma mémoire corporelle me montrait que cette étape cruciale de l’évolution de l’être humain ne s’était pas déroulée avec évidence pour moi. En même temps que cette impossibilité physique, ma mémoire émotionnelle profonde me faisait revivre une sensation très désagréable d’absence de présence accompagnante et sécurisante.

De toute évidence, il me manquait une dimension essentielle pour accomplir ce passage : le soutien. Avais-je manqué d’une main guidante, assurée et tendre ? Ce “trou de vie” existait bel et bien en miroir chez mes parents, puisque questionnés par moi après ce stage, ni ma mère ni mon père ne furent en mesure de recontacter le moindre souvenir de mes premiers pas. À l’époque de ma vie concernée, aux alentours de ma première année, les choses n’étaient pas simples pour moi… Enfant “accident” très certainement désiré inconsciemment par ma mère (pour qui donner la vie était une revanche sur la mort), mais totalement refusé par mon père, je venais de traverser une fausse couche stoppée in extremis, le rejet hormonal par le corps de ma mère pour cause d’incompatibilité sanguine, la prématurité, la transfusion sanguine complète, la réanimation, le poumon d’acier, des mois de couveuse et plusieurs opérations de hernies, par un chirurgien qui ouvrait mon corps sans anesthésier, affirmant avec autorité que « de toute façon leur système nerveux n’est pas formé, ils ne sentent pas la douleur à cet âge ».

J’avais fait mentir la prédiction du chef de service de néonatalité de l’hôpital Nord de Marseille qui avait convoqué mes parents pour leur dire (avec toute la délicatesse qui peut caractériser parfois le corps médical) : « Ne vous attachez pas à cet enfant, son cerveau a été trop longtemps privé d’oxygène, il gardera sans doute des séquelles neurologiques graves » , et je continuais à faire de fréquents séjours dans cet hôpital pour des problèmes respiratoires.  

De plus, j’étais arrivé dans une famille où les énergies délétères étaient dangereusement en balance avec les énergies nourricières : des parents sans grande joie de vivre, dévastés et désunis par la perte de celle qui aurait dû être ma très grande sœur aînée, et une mère très protectrice, ayant malheureusement connu d’autres deuils dans sa vie, si tragiquement qu’une chape d’angoisse hélas communicative étouffait sa capacité à aimer et considérer la vie avec légèreté et insouciance.

Tout cela fit de moi un enfant qui aurait eu besoin d’un peu plus d’attention et de présence que les autres enfants pour se redresser en confiance dans la vie. Ce besoin essentiel n’a pas été perçu, et c’est comme ça que les choses se sont déroulées pour moi. Il m’a donc fallu attendre plusieurs dizaines d’années pour que ce besoin soit enfin pris en considération et qu’une réponse soit apportée à mon être profond, celui qui se souvient de tout. Je revois encore la scène…

Pol Charoy est venu vers moi. Il m’a tendu les mains, non pas pour me saisir et faire à ma place ce geste de se relever qui se refusait à moi, mais pour m’encourager à aller vers lui. Reculant pas à pas, il m’invitait à le suivre, avec dans son visage et ses yeux, sa voix, une expression de joie communicative qui semblait me dire : « Vois comme tu peux le faire ce passage, et le faire dans une fête à laquelle je t’invite. » En fait, ce fut ça le déclencheur, le point de passage : je n’avais pas seulement manqué de soutien, mais surtout de joie.

Encouragé, invité et guidé par la figure projective paternelle de Pol et sa magnifique énergie généreuse, je me mis progressivement debout, tenant ses mains comme un enfant qui fait ses premiers pas, très mal assuré, puis de plus en plus, jusqu’à lâcher ses mains et me tenir debout, par moi-même. Je m’étais victorieusement redressé. Par ce magnifique accompagnement, je venais de défaire une ancienne mémoire : le “trou de vie” était comblé. 

Cette reprogrammation d’histoire donna naissance à une danse de célébration de ma part, au centre du cercle des participants. Tous et toutes avaient attendu fraternellement -; et patiemment ! — que j’aille au bout de mon processus et répondirent à l’invitation de cette joie qui se dressait en moi, de cette joie qui jubilait de retrouver l’évidence du chemin dans la verticalité. 

Une joie qui m’emportait dans une danse et un chant spontanés, improvisés. En écho, des chants montèrent des poitrines, des danses s’esquissèrent puis s’affirmèrent, donnant naissance à un cercle de célébration.

Au centre de ce cercle, dans un temps devenu tribal, j’étais en transe, donnant le rythme, aimantant et appelant les danses et les chants des autres par ma propre danse et mon propre chant. Jubilant, léger, réjoui, tellement heureux de célébrer ma victoire avec les autres. Ce fut un moment d’une très grande intensité, qui dura dans ma perception une éternité, en réalité une bonne demi-heure. Une énergie festive d’une qualité particulière, simple mais essentielle, archétypale, parcourait le groupe, se nourrissant de l’offrande de chacun, et se répercutait en échos partagés roulant de l’un à l’autre, nous emportant dans un tourbillon spiralé qui aurait pu nous animer sans fatigue des heures durant. Une sublime célébration !

Aurions-nous été dans un autre temps ou une autre culture que nous aurions dansé et chanté aux forces de la terre et aux esprits du ciel autour du feu durant toute une nuit. Le cadre culturel aurait été différent mais l’expérience identique : la mise en mouvement d’une force archétypale qui s’exprime par nous mais ne nous appartient pas, et dont il nous revient de créer les conditions de sa libre expression, en nous comme en nos enfants.

À l’issue de cette expérience, il fut proposé que chaque personne présente m’écrive un mot de ce qu’elle en avait vécu et ressenti de ce passage sur une feuille de papier que je pourrais garder comme souvenir et témoignage. Je reproduis ici les mots qui furent déposés sur cette feuille, que je pensais avoir malheureusement égarée dans un déménagement mais que j’ai récemment retrouvée avec grande joie.

Plusieurs choses ont permis cette belle aventure humaine d’une après-midi de printemps parisien : un processus de préparation dynamique reposant sur le corps et le souffle comme vecteur de mise en condition (et non pas une démarche théorique et intellectuelle), l’accompagnement d’un guide, la présence et le soutien d’un groupe, et la sincérité de mon abandon. Avec l’expérience et le recul, j’y perçois les trois composantes idéales autant que nécessaires pour l’établissement d’un chemin d’homme, ou de l’apprentissage du métier d’homme, pour reprendre l’expression d’Alexandre Jollien : un guide, un groupe et un abandon sincère de soi à ce qui cherche à s’exprimer en soi et par soi.

Sans le groupe, la célébration aurait peut-être eu lieu, mais ô combien moins intense en joie partagée. Sans le guide et l’attention particulière qu’il eut pour moi et pour la spécificité de mon besoin, je n’aurais pas pu faire mon passage. Et si j’avais cherché à surmonter la limite qui s’imposait à moi pour faire comme les autres, rien ne se serait produit : je serais passé totalement à côté de l’expérience, et du besoin profond de mon être.

Trois conditions nécessaires qui, dans leur conjonction et conjugaison, permirent à cette force qui m’anima de se manifester. Une force qui, par le passé et dans les moments difficiles de ma vie, avant que je ne me mette en chemin, me fit souvent défaut. Une force dont la non-manifestation creusa en moi le lit de l’impuissance et de l’abattement.

Mais le temps des forces n’est pas celui des hommes. Lovée au creux de mon histoire, cette force attendait patiemment ce jour où elle pourrait s’activer d’elle-même dans la pleine actualisation de son potentiel. Cette force présente en chacune et chacun de nous, magnifiquement humaine, cosmique, noble, vitale, joyeuse et participative, qui nous fait nous redresser, permettant à celles et ceux qui ont connu le sol et demandé de l’aide, de se relever, sans esprit de revanche sur la vie. C’est à elle que j’ai décidé de rendre hommage en écrivant ce texte. Et me resteront toujours au cœur et à l’esprit celles et ceux qui furent ce jour-là mes compagnes et compagnons d’expérience, et qui me firent l’offrande de ces mots retrouvés :

Intégration
Apaisé
Terrien
Beau et authentique
Beauté
Déchargé
Ta force nous a fait tous nous lever
Célébration
Grand
Construction, fondation
Être humain
Vivant
Générosité
Naissance