La cité transparente

Chapitre 1

La colline de Provence

En cette fin de journée d'été, chaude et fraîche comme l'eau joueuse d'une fontaine, la colline de Provence se reposait des vibrations du jour.

Libérés de la chape complice du soleil dardant, les parfums des plantes aromatiques chantaient leurs adieux à la terre rouge en notes odorantes tantôt aiguës et pointues pour le thym, la sarriette et le serpolet, tantôt rondes et profondes pour la sauge et la ciste.

Le chant de métal hypnotique et lancinant des cigales saturées de vie forte enseignait au promeneur qu’hiérarchiser ses perceptions serait vaine tentative.

Toute la vie dansait et chantait en chœur au son du creux du jour.

Une chevelure de cyprès effeuillait ses mèches d'ombres au front de la colline. Nichée aux creux de ses flancs ouest, et la peuplant doucement, la cité transparente était là.

C'était un ensemble harmonieux de dômes translucides agrégés en des grappes de raisins clairs. D’aspect et de taille identiques, hormis quelques exceptions qui n’offusquaient personne, les dômes étaient uns et lisses, comme des bulles de savon. Nul point d’assemblage, nul maillage de soutien n’en rendaient la moindre structure apparente au regard.

Certains espaces intérieurs de ces demeures diaphanes échappaient pourtant à ce même regard. Pour accroître l’opacité des lieux qu'ils souhaitaient consacrer à leur intimité, il suffisait aux habitants d’effleurer de la main la paroi avec une certaine intention. Cette matière était une, claire, et sinon vivante, réactive au toucher.

À qui souhaitait partager la présence, les chemins vers les autres étaient ouverts. Qui recherchait l’intimité ou la solitude voyait son choix accepté et respecté. La forme, la matière et l’organisation politique de la cité permettaient facilement ces flux et reflux, au gré des envies ou besoins de chacun. De fait, bien peu de rôles se jouaient entre les habitants.

Les signes d'une paisible activité humaine pointaient ça et là au travers des frontières subtiles. La préparation du repas du soir, les discussions, les musiques et les rires, tout ceci se diluait sans heurts en ondes de partage dans la tiédeur du soir.

Des cris et rires de jeux d'enfants s’élevaient dans l’air pur, rebondissant contre les parois claires en cascades cristallines.

C'était le soir. Par un contrepoint de fines franges de transparence azurée et violine, l'horizon psalmodiait un gospel de lumière minérale.

La cité transparente s’étirait dans l’heure bleue comme un gros chat de silice paresseux et rêveur.