L’âge de l’empathie

Trop d’économistes et de responsables politiques modèlent la société humaine sur la lutte permanente qu’ils croient exister dans la nature, [conduisant] à une vision exceptionnellement cynique du comportement humain et animal.

[Pourtant] l’attachement est essentiel pour notre espèce, et c’est notre plus grande source de bonheur. Nous comptons puissamment les uns sur les autres pour notre survie. C’est cette réalité qui devrait servir de point de départ à tout débat sur la société humaine, non les rêveries des siècles passés : nous occupons des points nodaux à l’intérieur d’un réseau serré qui nous relie tous, à la fois par le corps et par l’esprit.

[Comme la qualifiait Theodor Lipps], l’empathie est un instinct; elle débuta probablement avec l’apparition des soins parentaux. Pendant deux cents millions d’années d’évolution des mammifères, les femelles sensibles à leur progéniture se reproduisirent davantage que les femelles froides et distantes : il s’est sûrement exercé une incroyable pression de sélection sur cette sensibilité.

[Puis] l’évolution de l’attachement apparut avec un élément que la planète n’avait encore jamais vu : un cerveau sensible. Le système limbique vint s’ajouter au cerveau, entraînant les émotions comme l’affection et le plaisir. Cela ouvrit la voie à la vie en famille, aux amitiés et au souci des autres.

Quand le fossile d’un hominidé complètement dépourvu de dents fut découvert récemment dans le Caucase, les scientifiques démontrèrent qu’il lui aurait été impossible de survivre sans une aide extensive. ils conclurent que ces ancêtres […], même s’ils vivaient il y a près de deux millions d’années […] pratiquaient la compassion.

Cette conclusion laisse entendre que la compassion est réservée à notre lignée. [Mais] les recherches nous ont enseigné que se mettre dans l’esprit d’un autre n’est pas réservé aux seuls humains. Cette capacité se révèle plus développée chez les animaux dotés d’un gros cerveau (grands singes, éléphants, dauphins, …), mais ceux qui possèdent des cerveaux plus petits n ‘en sont pas forcément dépourvus.

[Pour ma part], je ne cherche même pas à démontrer l’existence de l’empathie chez les animaux. Le problème qui m’occupe n’est pas de savoir si elle est présente ou pas chez eux, mais comment elle fonctionne.

L’évolution ne jette rien. Les structures sont transformées, modifiées, attribuées à d'autres fonctions ou infléchies dans d'autres directions. Les nageoires frontales des poissons sont ainsi devenues les membres antérieurs des animaux terrestres, qui se sont transformés au fil du temps en sabots, pattes, ailes et mains. Elles sont aussi devenues les nageoires des mammifères qui sont retournés dans l'eau.

Il en va de même des traits biologiques : les vestiges anciens restent au cœur du nouveau trait. Cette particularité s'applique à l'histoire de l'empathie. Même nos réactions à autrui les plus subtiles partagent les mécanismes essentiels des réactions des jeunes enfants, des autres primates, des éléphants, des chiens et des rongeurs.

L'ancienneté de l'empathie dans l’évolution m'inspire un immense optimisme. Elle en fait un trait robuste qui se développera chez quasiment tous les êtres humains, sur lequel la société peut compter et qu'elle est en mesure d'encourager et de cultiver. C'est un universel humain.

L’empathie fait partie intégrante de notre évolution. Elle en est non pas une caractéristique récente, mais une capacité innée vieille comme le monde. Elle mobilise des régions du cerveau vieilles de plus de cent millions d’années. Elle a un ancrage si profond qu’elle parviendra presque toujours à s’exprimer. […] Les humains sont en empathie depuis l’aube des temps.