Chroniques de la Voie

Chapitre 2

Le sourire de maître Noro

Qu’il était beau, le sourire de maître Masamichi Noro. Une vibration de joie généreuse façonnait son visage d’une tendre argile de lumière pleine, douce et avenante. Deux yeux, vifs et pétillants, qui disaient l’amusement sincère de vous rencontrer et de partager ce moment avec vous. Une innocence d’enfance d’un être qui aurait de longue date oublié d’effeuiller les calendriers. Tel paraissait Maître Noro.

Il était, pour le pratiquant d’Aïkido et le jeune journaliste que j’étais, quelqu’un de très accessible et de très impressionnant en même temps. Accessible par sa personnalité, impressionnant par ce qu’il incarnait. N’avait-il pas été un des premiers élèves de Morihei Ueshiba, le fondateur de l’Aïkido (à qui je vouais - et voue encore - une profonde admiration), lorsque celui-ci façonna et nomma définitivement son art, au sein de son dojo privé d’Iwama?

C’était une légende que j’avais en face de moi! À soixante-dix ans passés (il en faisait quinze de moins), il faisait partie du premier cercle, au rayon vivant de plus en plus restreint, de ceux qui avaient reçu la transmission directe du fondateur de l’Aïkido. Assis dans son dojo parisien, affable et disponible, il me mit à l'aise par quelques paroles drôles, et prit le temps de me parler de lui.

Jeune, dans le Japon de l’immédiat après-guerre, Masamichi Noro était un pratiquant martial très puissant et très fort, extrêmement combatif et fougueux, doublé d’un élève brillant. De ces vingtenaires à peine, qui pensaient tout bas que Morihei Ueshiba était un peu toqué, avec ses façons de parler d’un autre temps et ses paraboles mystiques. Mais qui, dans le même temps, étaient fascinés par ce qu’ils voyaient à l’œuvre chez cet homme, et qu’ils convoitaient comme de l’or : le secret de sa puissance, la clef de ses capacités incroyables.

Mais paradoxalement, Noro était aussi prédisposé à la vulnérabilité, ce signe —autant que signal— en tout lieu et tout temps, des authentiques êtres de paix. C’était son chemin de vie et de déploiement, et il devait le réaliser sur le sol occidental, bien au-delà des frondaisons entendues des grands pins de la tradition japonaise.

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