Chroniques de la Voie

Chapitre 1

Les trois rencontres
de Maître Ueshiba

Morihei Ueshiba

Ce texte en trois volets fut publié dans la revue Génération Tao il y a plus de 15 ans. Je le reprends tel quel aujourd'hui.

Sur la route qui le conduisit à fonder l'aïkido, Morihei Ueshiba fit trois rencontres marquantes. Portraits de ces trois hommes qui eurent chacun, à leur façon, un impact majeur sur sa vie et son œuvre : Kumagusu Minakata, Sokaku Takeda et Onisaburo Deguchi.

Kumagusu Minakata  (1867-1941)

Fraternité universelle et conscience écologique globale

Dans le Japon de la première moitié du XXe siècle, Kumagusu Minakata fut un personnage peu commun. Au regard de son œuvre, le terme le plus approprié pour le désigner est celui d'ethnologue, mais ses immenses activités furent celles d'un véritable humaniste. Cet érudit, qui parlait dix langues couramment, produisit d'innombrables écrits et conférences ayant trait à la biologie, l'archéologie, la botanique, la minéralogie, l'anthropologie, l'astronomie, la théologie.

Homme de réflexion, mais également homme d'action, il lutta toute sa vie contre l'Etablissement pour protéger l'environnement, favoriser l'instruction des masses, réduire les inégalités et rapprocher les peuples. Ses prises de position, totalement en marge du contexte socio-économique du Japon de l'époque, ont conservé toute leur pertinence aujourd'hui. On pourrait même dire qu'elles sont plus que jamais d'actualité. Elles peuvent se résumer ainsi :

Minakata naît en 1867 dans la ville de Kayama. Après un parcours scolaire marqué par une soif d'apprendre immense, il part aux Etats-Unis à l'âge de 21 ans. Il étudiera deux ans au Michigan Agricultural Collège, puis il voyagera en Amérique centrale, aux Antilles, en Amérique latine, partageant même, un temps, la vie d'un cirque italien en tournée. Il s'établira à Londres en 1892, où il résidera huit ans, travaillant pour le Bristish Muséum au service des recherches orientales.

En 1900, il retourne définitivement au Japon, et s'installe à Tanabe en 1904. Il crée une université populaire, y donne des conférences, classe et expose les milliers d'échantillons de plantes qu'il a collectés durant ses voyages. Parallèlement à ces activités qu'il poursuivra jusqu'à sa mort, Minakata développe la seconde partie de son œuvre. Au Japon, sa popularité reste encore de nos jours liée à ses inlassables activités en faveur de l'environnement, de la justice sociale et de l'équité économique.

En 1906, le gouvernement du Meiji décida de réorganiser le réseau des sanctuaires du pays. Sous des apparences de modernisation étatique, cette réforme cachait de sordides intérêts financiers. En effet, chaque sanctuaire était composé d'un temple traditionnellement environné de forêts préservées, souvent séculaires. La fermeture d'un sanctuaire signifiait la destruction du temple et la confiscation par l'état des propriétés avoisinantes. Les zones forestières ainsi confisquées étaient vendues à des spéculateurs attirés par l'abattage et la commercialisation du bois.

Minakata s'opposa violemment à cette réforme, ce qui lui valut d'être emprisonné par les autorités. Il soutenait que cela appauvrirait la faune et la flore, et par la disparition des rites locaux, fragiliserait les traditions religieuses japonaises. Soutenu par la population, il eut gain de cause, et réussit à protéger la région de Tanabe des aberrations constatées dans le reste du pays.

La rencontre entre Ueshiba et Minakata eut lieu en 1910. Minakata défendait les pêcheurs et artisans de Tanabe, exploités par les industriels locaux. Le jeune Morihei, très épris de justice sociale, se joignit au mouvement de protestation, participant de façon active aux manifestations. L'érudit impressionna beaucoup le jeune Ueshiba, qui lui offrit ses services de garde du corps. À la fin de sa vie, il confia la chose suivante : "Minakata était un grand homme. Il m'a incité à étudier, et à considérer le monde comme un tout".

Au-delà de l'écologie et de la justice sociale, s'il est un précepte de Minakata qui marqua sans nul doute le jeune Ueshiba, c'est celui des relations entre les peuples. À une époque où l'impérialisme constituait un des fondements idéologiques du monde occidental, Minakata prônait une vision internationaliste. Il souhaitait aider à la connaissance et à la compréhension des religions et des folklores, et rêvait d'un monde de fraternité et de respect. Comment ne pas en voir une expression émouvante lorsque, cinquante ans plus tard, Morihei Ueshiba déclara, dans une allocution préparatoire à un déplacement à Hawaï :

Je vais à Hawaï pour construire un pont d'argent et de compréhension mutuelle… Je veux construire de tels ponts partout afin de rassembler les êtres humains par l'harmonie et l'amour. Je crois profondément que la tâche de l'aïkido est là (…). Le véritable art martial (…) inclut tous les êtres dans un même amour et travaille pour la paix de toute l'humanité.