Les hommes deviendront des dieux…

L’historien israélien Yuval Noah Harari pense que les nouvelles technologies permettront à l’homme d’atteindre un nouveau stade de l’évolution. Alors l’Homo deus, muni de pouvoirs quasi-divins, évincera l’Homo sapiens.

Mark Zuckerberg, patron de Facebook, esquissait il y a peu sa vision du monde dans un long manifeste. Il s’est à coup sûr inspiré de l’ouvrage de Yuval Noah Harari, Sapiens: une brève histoire de l’humanité, paru en 2014. Ce livre a été un best-seller planétaire, assurant la renommée du jeune historien enseignant à l’Université hébraïque de Jérusalem. Il y décrit la success story de l’être humain depuis les origines de son évolution jusqu’au temps présent.

Zuckerberg n’a manifestement pas encore lu le nouvel ouvrage d’Harari car, dans les 500 pages de Homo deus – Une histoire de demain qui paraîtra en français à l’automne, l’auteur esquisse une image plutôt sinistre du XXIe siècle, où les rêves d’amélioration de la société auxquels la Silicon Valley dit travailler aboutiront à la création d’un «surhomme» et à la possible disparition de l’Homo sapiens.

Le Temps: Dans votre livre, vous affirmez qu’au XXIe siècle l’homme pourra se consacrer à de nouveaux objectifs parce qu’il est venu à bout de ses trois plus grands ennemis: la guerre, la maladie et la faim. Mais quid de la Syrie, du Yémen, du Soudan du Sud? De la malaria et du cancer? Du fait qu’un humain sur neuf souffre de la faim?

Yuval Noah Harari: Je dis simplement qu’il y a 300, 3000 ou 30 000 ans, personne n’aurait envisagé que l’année prochaine pourrait peut-être se passer sans guerre, ni épidémie, ni faim. Aujourd’hui, en revanche, c’est une évidence pour la plus grande part de l’humanité. Pour la première fois dans l’histoire, plus de gens meurent d’avoir trop mangé que de n’avoir pas mangé: en 2010, trois millions de personnes sont mortes de surpoids, soit davantage que celles qui ont succombé à la faim, aux guerres, aux actes de violence et au terrorisme. Pour l’Américain ou l’Européen contemporain, Coca-Cola est une plus grande menace qu’Al-Qaida.

Vous écrivez d’ailleurs que le terrorisme est comme «une mouche dans un magasin de porcelaine».

Une mouche ne peut pas dévaster un magasin de porcelaine. Alors que fait-elle? Elle se cherche un éléphant, s’enfile dans son oreille, le rend cinglé jusqu’à ce qu’il écume de colère et casse toute la vaisselle. C’est ce que nous vivons depuis vingt ans: Al-Qaida n’aurait jamais pu déstabiliser l’Irak toute seule, alors elle a mis en rogne les Américains, qui ont détruit l’Irak. Et ses ruines voient fleurir de nouveaux groupes terroristes.

La métaphore fonctionne-t-elle aussi pour l’Europe?

Depuis 1945, le projet européen a apporté une paix durable sur un continent qui n’avait connu que des guerres effroyables depuis des siècles. Mais aujourd’hui 500 millions d’Européens doutent tout à coup de cette Union européenne. Pourquoi? Parce que quelques terroristes ont assassiné quelques centaines de personnes. C’est la mouche dans l’oreille. Et des éléphants plutôt dangereux trépignent déjà dans les démocraties européennes.

Mais c’est aux Etats-Unis que s’ébat actuellement le plus gros des éléphants.

Donald Trump incarne mieux que quiconque la crise de la grande vision libérale du XXe siècle, le modèle de la société libre, de l’économie globale et des frontières ouvertes qui a fonctionné durant les dernières décennies du XXe siècle. Mais à l’instar de tout modèle politique, le libéralisme doit s’adapter à des réalités nouvelles sous peine de disparaître. Je crois que les électeurs perçoivent à juste titre que le système politique ne fonctionne plus. Le politique n’est plus en mesure de proposer à la société des visions porteuses de sens. Du coup, les gens élisent un type comme Trump qui donne un coup de pied au cul au système.

Parlons de l’Homo deus, l’homme-dieu. Quand apparaîtra-t-il?

On parle de décennies, pas de siècles. On parle d’un humain possédant des facultés traditionnellement réservées aux dieux. Nous en avons déjà une bonne partie, au point que l’homme actuel pourrait déjà apparaître comme un dieu aux yeux de ses ancêtres. Autrefois, les hommes attendaient de leurs dieux des solutions à leurs problèmes pratiques. On tombait malade, on priait Dieu. Il ne pleuvait pas assez, on priait. De nos jours, la science et le progrès technique ont, pour la plupart des problèmes, des solutions bien meilleures que des dieux peu fiables.

La principale faculté du Créateur est de créer la vie.

C’est justement à ça que l’on travaille. Je crois qu’au XXIe siècle les principaux produits de l’économie ne seront plus les biens matériels mais les corps, le cerveau et la conscience, autrement dit la vie artificielle. L’Homo deus a trois façons de passer au niveau supérieur: la bio-ingénierie, les cyborgs et la vie anorganique. Si ça marche, nous serons des dieux.

La première façon?

La biotechnologie se limite à la vie organique, mais en mode turbo. La sélection naturelle bricole depuis quatre milliards d’années sur le vivant et il n’y a pas de raison de penser que l’Homo sapiens en est la forme ultime. Mais les bio-ingénieurs qui récrivent les codes génétiques n’auront pas la patience d’attendre si longtemps. L’homme contemporain construit des vaisseaux spatiaux et des ordinateurs alors que ses ancêtres d’il y a 200 000 ans fabriquaient péniblement des haches de pierre. Or nous ne différons de l’Homo erectus que par de minuscules modifications d’ADN. Si nous savons procéder à de telles mutations, quelles facultés grandioses pourrions-nous obtenir? Et quels désastres pourrions-nous occasionner?

Deuxièmement?

La deuxième voie est plus radicale. Elle combine la vie organique avec des appareils anorganiques: yeux, oreilles, membres bioniques. Aujourd’hui déjà, des patients paralysés peuvent mouvoir des membres bioniques par le seul pouvoir de la pensée. On peut acheter sur la Toile, pour quelques centaines de dollars, des casques qui lisent les signaux électriques du cerveau et servent à la domotique: il suffit de penser à allumer la lumière pour qu’elle s’allume.

Troisièmement?

La troisième voie fait l’impasse sur l’organique pour fabriquer des êtres vivants entièrement anorganiques. Un logiciel intelligent remplace les réseaux neuronaux. Des chercheurs évoquent la possibilité de télécharger la conscience humaine sur un ordinateur, de répliquer le cerveau. J’en doute. Mais il est évident que la vie pourrait alors assumer des formes que nous n’imaginons pas, même dans nos rêves les plus fous – puisque nos rêves les plus fous résultent de la chimie organique.

Vous utilisez la notion de «surhomme» pour la prochaine évolution de l’Homo sapiens. Un terme connoté.

Je sais. Il y a quatre-vingts ans les nazis espéraient cultiver le surhomme par la reproduction sélective et la purification ethnique. La science actuelle poursuit un objectif apparenté mais avec des moyens autrement plus efficaces, l’ingénierie génétique et les interfaces entre cerveau et ordinateur. Ces surhommes auraient des facultés physiques et cognitives très supérieures aux nôtres: meilleure mémoire, intelligence accrue, corps plus fort et plus résistant. Peut-être allons-nous vers un avenir où une petite partie de l’humanité aura des facultés de type divin, tandis que les autres resteront en rade. Le XXIe siècle pourrait assister à l’éclosion d’une classe nouvelle, celle des inutiles. Ils n’ont plus de pouvoir politique et aucune valeur marchande. Et je tiens cela pour le plus grand danger dans un avenir proche.

Venons-en à la partie la plus noire de votre livre.

Ce n’est pas de la science-fiction, ça a commencé il y a longtemps. Dans le domaine militaire, les évolutions techniques ont souvent des années d’avance sur l’économie civile. Au XXe siècle, les armées dépendaient de soldats recrutés en masse. Mais de nos jours l’immense majorité des gens n’ont plus d’utilité militaire. Les armées les plus avancées s’en remettent à un petit nombre de super-guerriers, du genre des unités spéciales américaines à l’équipement high-tech. Les généraux préfèrent miser sur les drones et la cyberguerre que sur de la chair à canon.

C’est à saluer.

Oui, mais que dire si la même évolution se produit dans vingt ou trente ans dans l’économie civile? Il est hautement probable que les algorithmes et les robots assumeront non seulement des emplois industriels mais aussi des prestations de service. À quoi sert un chauffeur de poids lourd si des véhicules autonomes font le travail à moindre coût et de manière plus sûre? Parmi les métiers menacés figurent aussi les représentants de commerce, les courtiers en bourse et les employés de banque. Enseignants et médecins ont aussi du souci à se faire.

Jusqu’ici, la technologie a toujours créé de nouveaux emplois.

Je doute qu’un camionneur quinquagénaire sans emploi puisse être aisément recyclé en designer de réalité virtuelle. Le problème est la vitesse inouïe du progrès. Naguère, des innovations techniques comme l’imprimerie ou la machine à vapeur se diffusaient très lentement, la société et le politique avaient le temps de s’adapter aux réalités nouvelles.

L’Homo deus serait-il vraiment une espèce nouvelle ou seulement une version améliorée de l’Homo sapiens?

Question de définition: les surhommes qui verront le jour dans les cent ans à venir se différencieront sans doute davantage de nous que nous différons de l’homme de Néandertal ou du chimpanzé. Du coup, il serait correct de parler d’une espèce nouvelle.

Qu’adviendra-t-il alors de l’Homo sapiens? Allons-nous disparaître, serons-nous mis à l’écart?

La représentation apocalyptique, chère au cinéma, d’une armée de robots qui prennent le pouvoir et massacrent l’humanité est fausse. Il est plus probable que nous nous fondions peu à peu, imperceptiblement, avec nos propres inventions, ordinateurs, Internet des objets, flux de données planétaires. Après tout, il y a aujourd’hui déjà plein de gens qui voient leur téléphone mobile comme une partie d’eux-mêmes et ne peuvent s’en séparer. Et il y a plein de gens qui passent plus de temps à façonner leur profil sur Facebook que dans la vraie vie. Un jour ou l’autre, toutes ces optimisations nous auront tellement changés qu’il n’y aura plus de sens à ce que nous nous nommions Homo sapiens.

Ceux qui ne veulent ou ne peuvent participer à cette évolution continueront-ils d’exister à côté du surhomme comme le chimpanzé a survécu à côté de l’Homo sapiens?

Possible. Peut-être que l’Homo deus et l’Homo sapiens cœxisteront. On aurait un système de castes biologiques, où la caste inférieure serait d’une autre espèce. Entre 200 000 et 100 000 ans avant notre ère, diverses espèces d’humanoïdes ont cœxisté, jusqu’à ce qu’une seule s’impose.

Peut-être viendra-t-on nous jeter des cacahuètes au zoo?

C’est improbable mais cela fait surgir des questions éthiques urgentes. Si l’on veut savoir ce qui arrivera lorsque nous ne serons plus l’espèce dominante, il suffit d’observer notre façon de faire actuelle avec d’autres espèces moins complexes, les porcs, les bovins et les poules. Des milliards d’êtres sensibles vivent et meurent dans nos fabriques d’animaux. À mes yeux, c’est l’un des plus grands crimes de l’histoire.