Toute la tendresse du monde

Il y eut cet instant, hier soir same­di, par cette froide et grise fin de journée d’automne. Nous devions sor­tir, ma fille et moi ; je m’étais age­nouil­lé devant elle pour l’aider à met­tre une chaus­sure, selon notre petit rit­uel qui veut qu’en ce moment nous fas­sions cha­cun la moitié du travail.

J’avais lais­sé l’ordinateur jouer la musique de sa playlist. J’étais là, elle était là, assise sur sa petite valise de voy­age. Elle me tendait son pied, encore petit dans ma main. J’étais assis à ses pieds, la musique était là, j’avais son pied dans la main et je la chaus­sais délicatement.

Nous étions en silence ; elle me regar­dait, j’étais absorbé par ce que je fai­sais ; son pied, sa présence, la mienne, la musique jazz aux sonorités comme un peu éthérées, nostalgiques…

Il y eut cet instant cette conjonction…

Tout à coup, il n’y avait plus que la ten­dresse du monde dans ce geste qui nous réu­nis­sait. Nous étions là, elle et moi, mais plus qu’elle, plus que moi, il y avait ce moment, ce geste, cette ten­dresse du monde.

Le monde n’était plus que tendresse.

C’est un vécu qu’on ne peut pas forcer, qu’on ne peut pas décider vouloir. Il se présente lorsqu’on est disponible, présent, sen­si­ble à l’instant. Lorsqu’on est pleine­ment dans ce qu’on fait, dans ce qu’on offre de soi à l’autre, de ce qu’on reçoit de l’autre pour soi.

Il fal­lait que nous soyons deux pour vivre ce moment, et pour que ce moment enfante pour moi de quelque chose de bien plus vaste.

Seule la présence à l’instant per­met cela ; et seule une force de vul­néra­bil­ité per­met cette présence. On ne peut pas oblig­er la grâce du monde à nous offrir sa ten­dresse infinie et éternelle.

Et j’ai pen­sé au grand poète perse Djalâl ad-Dîn Rûmî, qui a beau­coup célébré cette grâce en ses noces avec Dieu.

Pour moi, hier soir, durant ce moment, cet instant, Dieu était là. Il était dans ma main, dans mon geste, dans le pied de ma fille, dans la chaus­sure, dans son regard, sa disponi­bil­ité, son attente. Elle s’offrait au moment comme j’ai su m’y offrir.

Les enfants le savent, ils le font, c’est naturel pour eux de s’offrir totale­ment au moment. Les enfants nous abreuvent d’instants comme celui-ci.

Pour moi, hier, Dieu était dans cette ten­dresse du monde.

mise à jour :  20 juin 2021