Le concept du Continuum

Une grande par­tie de notre tragédie réside dans la perte du sens de nos « droits » en tant que mem­bres de l’espèce humaine.

Non seule­ment nous accep­tons l’ennui avec résig­na­tion, mais égale­ment les innom­brables autres vio­la­tions de ce qu’il reste de notre con­tin­u­um après les rav­ages du pre­mier âge et de l’enfance. […] Nous apprenons à nous atten­dre au fait que nous serons méprisés par nos enfants et irrités par nos par­ents. Nous accep­tons de vivre avec des incer­ti­tudes qui nous tenail­lent non seule­ment con­cer­nant nos capac­ités pro­fes­sion­nelles et sociales, mais aus­si très sou­vent au sujet de nos relations.

Nous accep­tons l’idée que la vie est dure et nous nous esti­mons chanceux du peu de bon­heur que nous pos­sé­dons déjà. Le bon­heur ne con­stitue pas à nos yeux un droit acquis en nais­sant, mais est con­sid­éré tout au plus comme un sen­ti­ment de paix et de sat­is­fac­tion. La véri­ta­ble joie telle qu’elle est vécue par les Yék­wanas la plus grande par­tie de leur vie est extrême­ment rare chez nous.

Si elle était con­forme aux attentes de notre espèce, notre vie serait tout autre.

Par exem­ple, nous n’imaginerions pas que nos enfants doivent être plus heureux que nous, adultes, ni encore que les jeunes adultes doivent être plus heureux que les plus vieux. Ces pen­sées nous habitent parce que nous sommes en con­stante recherche d’un but cen­sé restau­r­er le sens per­du de la pléni­tude de nos vies.

Lorsque nous atteignons des objec­tifs sans avoir obtenu ce quelque chose sans nom, incon­nu depuis notre plus jeune âge, nous ne croyons finale­ment plus que les espoirs suiv­ants vien­dront nous soulager de nos attentes per­sis­tantes. Nous apprenons aus­si à accepter la  » réal­ité  » ou à soulager du mieux que nous pou­vons la peine d’une décep­tion chronique.

À un cer­tain moment au milieu de nos vies, nous com­mençons à nous dire que nous avons raté, pour une rai­son ou une autre, la chance de con­naître le bien-être et que nous devons vivre avec les con­séquences, dans un état de com­pro­mis per­ma­nent. Cet état de choses peut dif­fi­cile­ment induire la joie.

En vivant comme nous avons été pré­parés à vivre, l’histoire peut être très dif­férente. Les désirs du bébé cèdent la place à ceux des phas­es suc­ces­sives de l’enfance et chaque série de désirs comblés laisse place à la suiv­ante (c’est moi qui souligne).

Le désir de jouer à des jeux dis­paraît ; le désir de tra­vailler s’intensifie en devenant adulte ; le désir de trou­ver et de partager sa vie avec un mem­bre attrayant de sexe opposé et épanoui sus­cite le désir de tra­vailler pour son com­pagnon et d’avoir des enfants. Des moti­va­tions mater­nelles et pater­nelles se dévelop­pent envers les enfants. Le besoin de s’associer à ses sem­blables est comblé de l’enfance à la mort.

Au fur et à mesure que se comblent les besoins du jeune adulte d’initier et de men­er à bien des pro­jets et que l’âge com­mence à réduire les forces physiques, les désirs devi­en­nent ceux de voir ses êtres chers comblés, des désirs de paix, d’un nom­bre moins var­ié d’expériences.

Arrive ensuite le sen­ti­ment que le cycle de la vie se per­pétue avec de moins en moins de con­tri­bu­tion de sa part, et finale­ment sans plus aucune con­tri­bu­tion du tout, lorsque le dernier des désirs de la vie est comblé et rem­placé par rien d’autre que le désir de se repos­er, de ne plus savoir, de s’arrêter.

À chaque phase, solide­ment fondée sur l’accomplissement de la précé­dente, le stim­u­lus de désir reçoit sa réponse complète […].

Le sens du con­t­ni­u­um, autorisé à fonc­tion­ner dans nos vies, est capa­ble de veiller à nos intérêts infin­i­ment mieux que n’importe quel sys­tème intellectuel.

mise à jour :  20 juin 2021