La fin de la plainte

Extrait de : La fin de la plainte, de François Rous­tang (Odile Jacob)

Lorsque la femme de Zhuangt­si mourût 1, Huis (Hui Shi) vint présen­ter ses con­doléances. Il trou­va Zhuangt­si accroupi, genoux écartés, occupé à taper sur un pot et à chanter. Huizi lui dit : « Quand on a vécu avec une per­son­ne, élevé des enfants et vieil­li avec elle, c’est déjà un comble de ne pas pleur­er sa mort, mais que dire de cette façon de taper sur un pot en chantant ! »

Zhuangt­si répon­dit : « Vous vous trompez. Au moment de sa mort, com­ment n’aurais-je pas sen­ti l’immensité de la perte ? Je me mis alors à remon­ter à son orig­ine : il fut un temps où il n’y avait pas encore la vie. Non seule­ment il n’y avait pas la vie, mais il fut un temps où il n’y avait pas de forme. Non seule­ment il n’y avait pas de forme, mais il fut un temps où il n’y avait pas de qi. Mêlé ensem­ble dans l’amorphe, quelque chose se trans­for­ma, et il y eut le qi, quelque chose dans le qi se trans­for­ma et il y eut les formes, quelque chose dans les formes se trans­for­ma et il y eut la vie. Or, main­tenant, après une autre trans­for­ma­tion, elle est allée à la mort, accom­pa­g­nant ain­si le cycle des qua­tre saisons, print­emps, été, automne, hiv­er. Au moment où elle se coucha pour dormir dans la plus grande des demeures, je ne pus que la pleur­er, mais la pen­sée me vint que je ne com­pre­nais rien au des­tin, aus­si ai-je cessé de pleurer ». »

Face au plus douloureux événe­ment qui puisse attein­dre un être humain, celui de la mort de l’être le plus aimé, Zhuangt­si se replace dans l’histoire de la vie, telle qu’il la conçoit, puis dans le cycle annuel de la nature et, de ce point infime où il se trou­ve, il donne à sa peine les pro­por­tions qui con­vi­en­nent. La vie n’est pas pour lui un objet en face duquel il se trou­ve, elle n’est pas arrêtée sous son regard, parce qu’un proche s’en est allé, il ne cherche pas à la défi­er par la pré­ten­tion ou la révolte. Elle est pour lui un mou­ve­ment dans lequel il est inclus et par lequel il doit à nou­veau se laiss­er porter.

La mort indi­vidu­elle n’est pas un terme, elle n’est pas le par­a­digme du but pour­suivi par les forces vitales ; elle n’est qu’un moment d’un immense jeu de trans­for­ma­tions qui ne cessent jamais. S’il s’était figé dans sa douleur pour en deman­der compte à quelque instance supérieure, il n’aurait pas man­qué de la juger injuste ou terrible.

Pour Zhuangt­si, et pour nom­bre de philosophes chi­nois après lui, une vie humaine ne peut être abstraite de la vie qui se pour­suit chez d’autres humains, pas plus que la vie du monde naturel ne peut être extraite de ce monde pour en faire une entité con­sis­tante en elle-même et par là tran­scen­dant la réal­ité vis­i­ble. Il n’est pas de plus belle illus­tra­tion de la fin de la plainte. Impos­si­ble d’échapper à la souf­france, à la peine et au cha­grin. La vie humaine en est tis­sée pour cha­cun et il n’est pas en notre pou­voir d’en inter­rompre les fils, C’est notre rap­port aux var­iétés du mal­heur qui est en jeu.

Le Tchangt­si (ou Zhuangzi, de Tchouang-tseu, note de l’auteur) nous apprend qu’il y a un temps pour en tenir compte et les res­pecter, et un temps pour nous restituer dans la total­ité de ce qui existe. Tant que nous sommes per­suadés que l’individu est la seule valeur, ce qui veut dire tant que nous esti­mons que notre indi­vid­u­al­ité passe avant tout, puisque c’est par là que nous sommes au monde, il y a de quoi se plain­dre de n’être que cela, de quoi se plain­dre des dés­espoirs qui par­fois pas­sent la raison.

Mais si, à l’inverse, nous jetons un regard même fugi­tif sur ce qui nous a précédés et sur ce qui vien­dra ensuite, si notre indi­vid­u­al­ité devient ce qu’elle est, infime et dérisoire, nous pou­vons nous réjouir d’être un court instant en ce bref espace les témoins de cette puis­sance qui tra­verse les cat­a­stro­phes et qui pour­suit son mouvement.

La plainte légitime qui s’exhale de nos cœurs blessés ne pour­ra pas longtemps excéder l’intensité de la blessure ; elle ira vers l’apaisement et le silence.

  1. Cité par Anne Cheng, His­toire de la pen­sée chi­noise, op. cit., V 129-130.

mise à jour :  20 juin 2021