Je suis mouvement

Au mitan des années 2000, je par­tic­i­pai à un stage dont la thé­ma­tique était : « Je suis mou­ve­ment ». C’était une invi­ta­tion à l’exploration des mémoires cor­porelles liées aux dif­férents stades de l’évolution de la vie, depuis la pul­sa­tion et l’ondulation des pre­mières formes jusqu’à la marche humaine. Par­venu au stade du pas­sage du qua­tre pattes à la posi­tion debout, con­traire­ment à tous les autres par­tic­i­pants, je me retrou­vai totale­ment désem­paré, dans l’impossibilité frus­trante autant qu’effrayante de me redress­er seul… Je n’y arrivais pas ! 

De longues min­utes s’écoulèrent. Une plainte finit par sor­tir de ma bouche, qui se trans­for­ma en long cri d’impuissance douloureuse… Ce n’était pas une ques­tion de capac­ité physique, mais plutôt un “trou de vie” : activée par les proces­sus vécus ; ma mémoire cor­porelle me mon­trait que cette étape cru­ciale de l’évolution de l’être humain ne s’était pas déroulée avec évi­dence pour moi. En même temps que cette impos­si­bil­ité physique, ma mémoire émo­tion­nelle pro­fonde me fai­sait revivre une sen­sa­tion très désagréable d’absence de présence accom­pa­g­nante et sécurisante.

De toute évi­dence, il me man­quait une dimen­sion essen­tielle pour accom­plir ce pas­sage : le sou­tien. Avais-je man­qué d’une main guidante, assurée et ten­dre ? Ce “trou de vie” exis­tait bel et bien en miroir chez mes par­ents, puisque ques­tion­nés par moi après ce stage, ni ma mère ni mon père ne furent en mesure de recon­tac­ter le moin­dre sou­venir de mes pre­miers pas. À l’époque de ma vie con­cernée, aux alen­tours de ma pre­mière année, les choses n’étaient pas sim­ples pour moi… Enfant “acci­dent” très cer­taine­ment désiré incon­sciem­ment par ma mère (pour qui don­ner la vie était une revanche sur la mort), mais totale­ment refusé par mon père, je venais de tra­vers­er une fausse couche stop­pée in extrem­is, le rejet hor­mon­al par le corps de ma mère pour cause d’incompatibilité san­guine, la pré­ma­tu­rité, la trans­fu­sion san­guine com­plète, la réan­i­ma­tion, le poumon d’acier, des mois de cou­veuse et plusieurs opéra­tions de hernies, par un chirurgien qui ouvrait mon corps sans anesthési­er, affir­mant avec autorité que « de toute façon leur sys­tème nerveux n’est pas for­mé, ils ne sen­tent pas la douleur à cet âge ».

J’avais fait men­tir la pré­dic­tion du chef de ser­vice de néona­tal­ité de l’hôpital Nord de Mar­seille qui avait con­vo­qué mes par­ents pour leur dire (avec toute la déli­catesse qui peut car­ac­téris­er par­fois le corps médi­cal) : « Ne vous attachez pas à cet enfant, son cerveau a été trop longtemps privé d’oxygène, il gardera sans doute des séquelles neu­rologiques graves », et je con­tin­u­ais à faire de fréquents séjours dans cet hôpi­tal pour des prob­lèmes respiratoires. 

De plus, j’étais arrivé dans une famille où les éner­gies délétères étaient dan­gereuse­ment en bal­ance avec les éner­gies nourri­cières : des par­ents sans grande joie de vivre, dévastés et désu­nis par la perte de celle qui aurait dû être ma très grande sœur aînée, et une mère très pro­tec­trice, ayant mal­heureuse­ment con­nu d’autres deuils dans sa vie, si trag­ique­ment qu’une chape d’angoisse hélas com­mu­nica­tive étouf­fait sa capac­ité à aimer et con­sid­ér­er la vie avec légèreté et insouciance.

Tout cela fit de moi un enfant qui aurait eu besoin d’un peu plus d’attention et de présence que les autres enfants pour se redress­er en con­fi­ance dans la vie. Ce besoin essen­tiel n’a pas été perçu, et c’est comme ça que les choses se sont déroulées pour moi. Il m’a donc fal­lu atten­dre plusieurs dizaines d’années pour que ce besoin soit enfin pris en con­sid­éra­tion et qu’une réponse soit apportée à mon être pro­fond, celui qui se sou­vient de tout. Je revois encore la scène…

Pol Charoy est venu vers moi. Il m’a ten­du les mains, non pas pour me saisir et faire à ma place ce geste de se relever qui se refu­sait à moi, mais pour m’encourager à aller vers lui. Rec­u­lant pas à pas, il m’invitait à le suiv­re, avec dans son vis­age et ses yeux, sa voix, une expres­sion de joie com­mu­nica­tive qui sem­blait me dire : « Vois comme tu peux le faire ce pas­sage, et le faire dans une fête à laque­lle je t’invite. » En fait, ce fut ça le déclencheur, le point de pas­sage : je n’avais pas seule­ment man­qué de sou­tien, mais surtout de joie.

Encour­agé, invité et guidé par la fig­ure pro­jec­tive pater­nelle de Pol et sa mag­nifique énergie généreuse, je me mis pro­gres­sive­ment debout, ten­ant ses mains comme un enfant qui fait ses pre­miers pas, très mal assuré, puis de plus en plus, jusqu’à lâch­er ses mains et me tenir debout, par moi-même. Je m’étais vic­to­rieuse­ment redressé. Par ce mag­nifique accom­pa­g­ne­ment, je venais de défaire une anci­enne mémoire : le “trou de vie” était comblé. 

Cette repro­gram­ma­tion d’histoire don­na nais­sance à une danse de célébra­tion de ma part, au cen­tre du cer­cle des par­tic­i­pants. Tous et toutes avaient atten­du frater­nelle­ment — et patiem­ment ! — que j’aille au bout de mon proces­sus et répondirent à l’invitation de cette joie qui se dres­sait en moi, de cette joie qui jubi­lait de retrou­ver l’évidence du chemin dans la verticalité. 

Une joie qui m’emportait dans une danse et un chant spon­tanés, impro­visés. En écho, des chants mon­tèrent des poitrines, des dans­es s’esquissèrent puis s’affirmèrent, don­nant nais­sance à un cer­cle de célébration.

Au cen­tre de ce cer­cle, dans un temps devenu trib­al, j’étais en transe, don­nant le rythme, aiman­tant et appelant les dans­es et les chants des autres par ma pro­pre danse et mon pro­pre chant. Jubi­lant, léger, réjoui, telle­ment heureux de célébr­er ma vic­toire avec les autres. Ce fut un moment d’une très grande inten­sité, qui dura dans ma per­cep­tion une éter­nité, en réal­ité une bonne demi-heure. Une énergie fes­tive d’une qual­ité par­ti­c­ulière, sim­ple mais essen­tielle, arché­typ­ale, par­courait le groupe, se nour­ris­sant de l’offrande de cha­cun, et se réper­cu­tait en échos partagés roulant de l’un à l’autre, nous empor­tant dans un tour­bil­lon spi­ralé qui aurait pu nous ani­mer sans fatigue des heures durant. Une sub­lime célébration !

Auri­ons-nous été dans un autre temps ou une autre cul­ture que nous auri­ons dan­sé et chan­té aux forces de la terre et aux esprits du ciel autour du feu durant toute une nuit. Le cadre cul­turel aurait été dif­férent mais l’expérience iden­tique : la mise en mou­ve­ment d’une force arché­typ­ale qui s’exprime par nous mais ne nous appar­tient pas, et dont il nous revient de créer les con­di­tions de sa libre expres­sion, en nous comme en nos enfants.

À l’issue de cette expéri­ence, il fut pro­posé que chaque per­son­ne présente m’écrive un mot de ce qu’elle en avait vécu et ressen­ti de ce pas­sage sur une feuille de papi­er que je pour­rais garder comme sou­venir et témoignage. Je repro­duis ici les mots qui furent déposés sur cette feuille, que je pen­sais avoir mal­heureuse­ment égarée dans un démé­nage­ment mais que j’ai récem­ment retrou­vée avec grande joie.

Plusieurs choses ont per­mis cette belle aven­ture humaine d’une après-midi de print­emps parisien : un proces­sus de pré­pa­ra­tion dynamique reposant sur le corps et le souf­fle comme vecteur de mise en con­di­tion (et non pas une démarche théorique et intel­lectuelle), l’accompagnement d’un guide, la présence et le sou­tien d’un groupe, et la sincérité de mon aban­don. Avec l’expérience et le recul, j’y perçois les trois com­posantes idéales autant que néces­saires pour l’établissement d’un chemin d’homme, ou de l’apprentissage du méti­er d’homme, pour repren­dre l’expression d’Alexandre Jol­lien : un guide, un groupe et un aban­don sincère de soi à ce qui cherche à s’exprimer en soi et par soi.

Sans le groupe, la célébra­tion aurait peut-être eu lieu, mais ô com­bi­en moins intense en joie partagée. Sans le guide et l’attention par­ti­c­ulière qu’il eut pour moi et pour la spé­ci­ficité de mon besoin, je n’aurais pas pu faire mon pas­sage. Et si j’avais cher­ché à sur­mon­ter la lim­ite qui s’imposait à moi pour faire comme les autres, rien ne se serait pro­duit : je serais passé totale­ment à côté de l’expérience, et du besoin pro­fond de mon être.

Trois con­di­tions néces­saires qui, dans leur con­jonc­tion et con­ju­gai­son, per­mirent à cette force qui m’anima de se man­i­fester. Une force qui, par le passé et dans les moments dif­fi­ciles de ma vie, avant que je ne me mette en chemin, me fit sou­vent défaut. Une force dont la non-man­i­fes­ta­tion creusa en moi le lit de l’impuissance et de l’abattement.

Mais le temps des forces n’est pas celui des hommes. Lovée au creux de mon his­toire, cette force attendait patiem­ment ce jour où elle pour­rait s’activer d’elle-même dans la pleine actu­al­i­sa­tion de son poten­tiel. Cette force présente en cha­cune et cha­cun de nous, mag­nifique­ment humaine, cos­mique, noble, vitale, joyeuse et par­tic­i­pa­tive, qui nous fait nous redress­er, per­me­t­tant à celles et ceux qui ont con­nu le sol et demandé de l’aide, de se relever, sans esprit de revanche sur la vie. C’est à elle que j’ai décidé de ren­dre hom­mage en écrivant ce texte. Et me res­teront tou­jours au cœur et à l’esprit celles et ceux qui furent ce jour-là mes com­pagnes et com­pagnons d’expérience, et qui me firent l’offrande de ces mots retrouvés :

Inté­gra­tion
Apaisé
Ter­rien
Beau et authen­tique
Beauté
Déchargé
Ta force nous a fait tous nous lever
Célébra­tion
Grand
Con­struc­tion, fon­da­tion
Être humain
Vivant
Générosité
Nais­sance

mise à jour :  20 juin 2021