Le petit garçon qui avait mangé tout le soleil

Deux immenses éclats d’obsidienne pure.

Eût-elle pos­sédé pareilles gemmes que la Reine de Saba ne les aurait cer­taine­ment pas offertes à Salomon, mais plutôt con­servées pré­cieuse­ment dans quelque pièce secrète de son palais de pierre dressé comme un récif face à l’océan de sable couleur de brume.

Deux immenses yeux noirs d’obsidienne pure con­cen­trant et redonnant toutes les lumières vraies de tout l’amour du monde. D’un éclat tel qu’à le recevoir, telle une béné­dic­tion sacrée, l’âme se dévoile et se dénude devant lui, puis se fraye un chemin jusqu’au cœur où elle dépose dans le creux de ses deux mains d’opale jointes un chant d’amour sans cesse renouvelé. 

Chaque fois qu’il rece­vait ce regard, il se sen­tait comme absorbé et inclus tout entier en lui, dans ce regard qui sem­blait le dénud­er en même temps que lui enseign­er une vérité immé­mo­ri­ale, quelque chose à voir avec la vie intacte et pleine, tran­scen­dant les âges, les épo­ques, les villes et les mon­des. Un regard sans mémoire, sans passé, sans his­toire, offrant sa présence et son amour indi­ci­bles, dans l’ancrage d’un présent posé éternellement. 

Un regard miroir de ce qui, tou­jours, est.

Chaque fois qu’il rece­vait ce regard, il lui sem­blait qu’autour de lui la lumière bais­sait en inten­sité, que le jour se ploy­ait et se con­cen­trait comme un chat près du feu aux pre­miers souf­fles de l’hiver. Il lui sem­blait que son enfant avait mangé le soleil, telle­ment l’éclat de ces deux grands yeux noirs emplis­sait tout l’espace, faisant venir une vague immense et tran­quille, por­teuse de ces échos mys­térieux venus des pro­fondeurs insoupçon­nées où les sirènes légendaires aux chevelures cha­toy­antes et nacrées enseignent les chants des mys­tères, dans une langue de silence iridescente.

– Non, il n’a pas mangé le soleil, lui répondait douce­ment la mère de l’enfant.

Lorsqu’il rece­vait ce regard, la joie l’inondait en son corps de père, en ondes char­nelles qui par­couraient ses veines, fai­saient mon­ter par l’écho répété de leur chant son coeur tou­jours plus haut dans sa poitrine, jusqu’à ce que, dépas­sant la chair même, il s’envole sur une mon­ture cristalline de souf­fle pour frôler la lisière des plus loin­taines étoiles. Puis, il reve­nait néces­saire­ment dans le creuset de sa poitrine, accom­pa­g­né au retour comme du plus ten­dre des amis par ce soupir car­ac­téris­tique de qui a l’impression d’être trop petit pour con­tenir la vasti­tude de tout le bon­heur qu’il lui est offert de vivre.

Bien sûr, le père chan­tait à qui voulait l’entendre que son fils avait mangé tout le soleil telle­ment il était un petit soleil ray­on­nant de lumière. Au vil­lage, où sa joie réson­na dans toutes les cours, toutes les ruelles, rebondis­sant sur cha­cune des arrêtes des façades dans un crépite­ment de grêle vive, ses paroles atteignirent bien des oreilles.

– Mon fils a mangé le soleil ! Mon fils a mangé le soleil ! 

Quelques esprits cha­grins l’entendirent et le crurent, con­statant à leur tour — mais était-ce la réal­ité ? — que la lumière avait changé ; et leurs épaules s’abaissèrent encore plus sous le poids silen­cieux d’une sourde inquié­tude tue : « Mon Dieu, il a mangé le soleil, qu’allons-nous devenir ? ». 

C’étaient des gens qui avaient peur, peur que la lumière s’efface ou qu’elle ne soit trop intense, pris­on­niers de ces his­toires où se devine au loin, der­rière un hori­zon bar­ré de sylves som­bres, le roule­ment inces­sant des ombres du mal­heur. Des gens du monde des temps anciens et de la terre d’avant, de cette terre incer­taine qu’on inter­roge chaque matin avec inquié­tude, pour savoir si rien ne va chang­er, en espérant que tout sera encore comme hier dans la promesse à peine écornée de l’immobile. 

Des gens qui avaient oublié, ou qui ne savaient pas, ou qui ne savaient plus le vrai pos­si­ble de la terre. Car con­tre toute attente, et mal­gré leurs dires, de cette terre sur laque­lle ils gar­daient le regard obstiné­ment fixé sur les traces pous­siéreuses de leurs aïeux, comme des berg­ers antiques, ils n’en con­nais­saient qu’une glèbe sourde et sèche. Mais ils auraient don­né leur vie pour elle.

Ils essayèrent bien de don­ner de leur voix détim­brée, tâchant de peser des quelques rameaux de leur petite mul­ti­tude sèche sur les idées du vil­lage, mais on n’écouta pas ce que ces ombres dirent sans dire, et on igno­ra leurs têtes penchée et leurs corps incer­tains, leurs coeurs durs et som­bres comme des lits de paysans, et leurs reins noués comme des sar­ments de vieille vigne. On les vit, écoeurés, repar­tir chez eux, envelop­pés dans leurs écharpes de laine passée couleur d’améthyste, et dans les ruelles étroites où ils habitaient, l’ombre des pre­mières lueurs de la nuit recou­vra peu à peu leurs sil­hou­ettes vac­il­lantes, dans le son finis­sant de leurs pas lents et las. 

Bien­tôt dans le vil­lage, il n’y eut plus aucune réma­nence des vielles peurs ridées.

Alors une fête fut décidée et don­née en l’honneur de l’enfant. Et les lumières et les sons emplirent toute l’atmosphère, cara­colant bien plus loin que les heures, et les chants et les dans­es tra­ver­sèrent la nuit de part en part, comme des flèch­es soyeuses. 

Au petit jour, dans le creux calme des coroles humaines émergeant de la fête finis­sante, dans une sin­gulière alchimie de gestes iden­tiques qui emme­na cha­cun, les regards se lev­èrent un à un vers le ciel, et ce qu’on vit figea chaque vis­age dans une expres­sion de stupé­fac­tion autant que d’émerveillement. 

Emergeant des dernières encore ombres de la nuit, dans une cape aux tein­tures veloutées s’élevant des épaules de la terre, un soleil immense et redou­blé illu­mi­nait l’aurore d’une clarté jamais vue, jamais con­nue. Offrant sa lumière comme deux grands bras vio­line éten­dus sur tout l’horizon, il redéfinis­sait chaque objet, chaque être, chaque teinte jusqu’en la moin­dre promesse de reflet à venir.

On eut dit qu’il con­cen­trait une lumière neuve, comme celle qui irrigua le pre­mier jour de la nais­sance du monde, bien avant même que la terre ne fut, ni que l’homme ne la foule de ses pas.

Et le silence se fit, devant tant de beauté et d’harmonie. 

Alors, il comprit. 

L’enfant n’avait pas mangé le soleil, il l’avait ravivé.

Dans son petit lit peu­plé d’ondes soyeuses, l’enfant riait, riait de bon­heur d’être, et son rire étince­lant fit chanter le ciel jusqu’aux églis­es de Rome. Aux façades et aux toits ocres des grands palais des con­dot­tiere, il soule­va des myr­i­ades d’ailes blanch­es, comme les grands oiseaux clairs s’envolent en nuées chaque hiv­er pour les ciels ignorés des étés à venir.

Et la mère, calme et tran­quille, souri­ait. Elle savait. 

Elle avait tou­jours su.


A toi, Roméo, mon fils. Mon bel ange d’amour.

Romeo!

mise à jour :  20 juin 2021