Le rayon de lumière

C’était il y a quelques années, par un mois de jan­vi­er parisien très froid. Je mar­chais dans les rues enneigées de la grande ville, à la recherche d’un endroit où je puisse être seul. Mon être récla­mait ce lieu ; il l’appelait même de toutes ses forces, de tout son soi.

L’épuisement physique et psy­chologique, les atteintes émo­tion­nelles de ces derniers mois avaient recreusé le lit d’une très anci­enne souf­france qui, n’ayant pu se dire ni se partager, m’emplissait totalement.

Des larmes emplis­saient mes yeux et me brouil­laient la vue, je glis­sais sur la neige fraîche­ment tombée. Un sen­ti­ment de dés­espoir m’habitait. Je me sen­tais seul au monde, étranger à tout, à ces gens que je croi­sais, à tous ces lieux, à ces immeubles qui m’apparaissaient comme un décor en car­ton-pâte dénué de sens.

Il me fal­lait trou­ver cet endroit où, je le savais, je pour­rais laiss­er libre cours à cette souf­france, aux sons et aux mis­es en mou­ve­ments qu’elle récla­mait et que je con­te­nais à grand-peine. À son expres­sion. Ce que je vivais alors, dans cette rue, n’en était que les prémices.

Il devrait y avoir des endroits dédiés à ça, au cœur de nos tis­sus soci­aux, des lieux de régu­la­tion émo­tion­nelle ouverts à tous, plus cen­tres d’accueil qu’antennes médi­cales. Des lieux disponibles lorsque nous n’avons pas la pos­si­bil­ité de nous isol­er ou d’être accom­pa­g­nés par une per­son­ne bien­veil­lante. J’avais fini par me réfugi­er au sous-sol de mon immeu­ble, seul endroit où je savais que je n’allais pas être dérangé. Au fond d’un couloir, dans une cave à la porte ouverte, je lais­sais enfin choir mon corps vers le sol, sous mes jambes recro­quevil­lées, m’adossant à un mur de briques.

Mon dés­espoir parais­sait immense, inaltérable, infi­ni, éter­nel. J’avais en même temps très peur, peur de som­br­er dans une folie destruc­trice, de me désagréger, et en même temps une grande con­fi­ance dans le proces­sus et son intel­li­gence. Je savais par expéri­ence que je devais m’abandonner totale­ment à lui, car tout ce que je vivais —avant toute expli­ca­tion émo­tion­nelle— était une énergie qui demandait à cir­culer. Mon esprit, refu­sant l’expérience et cher­chant un point d’appui en dehors de cette peur, cher­chait à pren­dre pied, à car­ac­téris­er ce que je vivais. Cela sign­erait la fin de l’expérience avant même qu’elle ne pût pro­duire son inté­gral­ité néces­saire. Aus­si je ne tins pas compte de ma peur ni de la récla­ma­tion de mon esprit, et me lais­sai aller. Il était urgent de laiss­er opér­er en moi cette régres­sion néces­saire, régres­sion à une fix­a­tion extrême­ment douloureuse dans le passé de ma petite enfance.

Les pleurs mon­tèrent, s’accompagnèrent de plaintes, de cris, puis de hurlements. Mon corps était sec­oué de mou­ve­ments con­vul­sifs, tra­ver­sé par cette souf­france dont l’expression se frayait en moi un chemin jusqu’à l’extérieur. Comme un navire à la voil­ure se déploy­ant infin­i­ment, elle allait me per­me­t­tre de tra­vers­er et abor­der l’autre rive. Je n’étais plus que « ça », ce proces­sus de tra­ver­sée ; j’étais la souf­france, j’étais le navire, j’étais la voil­ure, j’étais le vent, et j’étais même la mer aux vagues imprévisibles.

Au bout d’un long moment, j’abordai des con­trées plus calmes. La paix se pro­fi­lait telle une promesse de terre vierge et accueil­lante pro­longeant l’horizon. Je sen­tis comme une douce injonc­tion intérieure à laiss­er aller ma tête se pos­er con­tre l’angle du mur qui refer­mait l’espace de la cave, sur ma gauche. Je résis­tai un peu avant d’y céder, car, bien que d’amplitudes moin­dres, mon corps avait encore quelques mou­ve­ments et sons à exprimer. Puis je m’abandonnai. Je lais­sai ma tête pren­dre douce­ment con­tact avec la paroi de briques rouges.

Au moment pré­cis de ce con­tact, je reçus sur le vis­age une lumière qui m’inonda.

Il me fal­lut quelques instants pour com­pren­dre sa prove­nance : sur ma droite, à deux mètres env­i­ron, le mur du fond de la cave était per­cé d’un tout petit soupi­rail, à peine une fente de quelques cen­timètres de hau­teur, don­nant sur l’extérieur, à ras du trot­toir, dans l’impasse.

Je jouais, impres­sion­né, avec la frag­ile ordon­nance­ment de cette géométrie stupé­fi­ante : si je déplaçais ma tête de quelques cen­timètres vers la droite, le ray­on quit­tait mes yeux. Que je la replace vers la gauche, et la chaude lumière inondait mon vis­age de nouveau. 

À cet instant pré­cis de l’année, en ce jour pré­cis de l’hiver parisien, en cette éclair­cie pré­cise entre deux chutes de neige, en cet endroit pré­cis, en cette place pré­cise, en cette expéri­ence pré­cise de mon être, en ce mou­ve­ment pré­cis de mon corps… un ray­on de soleil obli­quant à la per­fec­tion se fau­fi­lait, d’abord entre les immeubles puis entre ce si petit soupi­rail, pour venir là, exacte­ment là où mes yeux se trouvaient.

Je fus imprégné d’une émo­tion pro­fonde et calme, de celles qui vous emplis­sent sans vous emporter, dans laque­lle cette lumière m’apparut comme un signe, celui d’une inef­fa­ble beauté à l’œuvre, mys­térieuse et sacrée, douée de con­science. Je souris avec grat­i­tude à cette forme de sig­nal que l’existence m’offrait autour et par mon aban­don tenu.

Ce ray­on de soleil me don­nait la sen­sa­tion d’émaner d’une présence sou­tenante, chaleureuse, bien­veil­lante et pro­tec­trice. Il illu­mi­nait de sa lumière récon­for­t­ante les restes de mes ténèbres psy­chologiques et émo­tion­nelles, m’aidant à sor­tir de mon état d’esseulement. J’étais empli de douceur, comme sous l’effet de la caresse d’un être bien-aimé, ou lorsqu’on laisse sa main gliss­er sur un champ de fougères.

Je fis faire encore quelques allers et retours à ma tête, dans un jeu de con­nivence avec la lumière par lequel je goû­tais l’expérience. Puis elle quit­ta défini­tive­ment mes yeux, appelée à d’autres jeux par la mécanique des astres.

Je me rel­e­vai, et repris le chemin de la sur­face et des hommes. Dehors, dans l’impasse, non loin du soupi­rail, les enfants jouaient dans la neige. Ils riaient à pleins poumons.

Jamais de ma vie je n’oublierai cette ren­con­tre avec ce ray­on de lumière. J’entends claire­ment la leçon qu’il m’a offerte : dans les ténèbres, si tu t’abandonnes et suis le mou­ve­ment, je suis là.

mise à jour :  20 juin 2021