Il s’appelait Guy

Avant que Généra­tion Tao ne fonde son pro­pre cen­tre à Paris, nous étions hébergés dans le cen­tre Les Temps du Corps, du côté du métro Bonne Nou­velle. C’était le début des années 2000. Nous étions un groupe de pra­ti­quants assidus (et pour cer­tains d’entre nous futurs instructrices/teurs) de cet art cor­porel qui venait à peine de trou­ver son nom défini­tif : le wutao.

Ami(e)s du wutao de l’époque, vous sou­venez-vous de Guy Coulais ? Ayant dépassé les 70 ans, il était le doyen de notre groupe. Je suis sûr qu’il éclat­erait de rire si je dis­ais qu’il avait un coté “Gal­abru trans­porté dans l’Empire du Milieu”. Son accent mar­seil­lais, sa bonne humeur, son exubérance méditer­ranéenne, son sens du con­tact physique et de l’embrassade appuyée (qui firent se deman­der dans les pre­miers temps à quelques élèves féminines si ces con­tacts ne cachaient pas une autre moti­va­tion moins altruiste).

Oui, par­fois Guy pou­vait être exces­sif. Trop débor­dant, trop proche, trop entier. Mais à côté de sa tru­cu­lence, sa bonne humeur et son appétit de vivre, il était sincère et dés­in­téressé dans son amour des per­son­nes, et il n’y avait pas de place en lui pour la désoblig­eance. Pas­sion­né par la pra­tique, très lau­datif à pro­pos du wutao, il affir­mait, avec rai­son : « Pol et Imanou sont des grands maîtres, de très grands maîtres. » Je m’entendais très bien avec lui et l’appréciais beau­coup ; je pense pou­voir affirmer que c’était réciproque.

Nous avions pris l’habitude de dis­cuter avant ou après les cours. Si ma mémoire est bonne il avait fait car­rière dans le trans­port mar­itime, comme cap­i­taine de bateau. Il avait eu une vie très riche, et avait mal­heureuse­ment per­du la femme qu’il ado­rait, quelques années aupar­a­vant. Il en par­lait naturelle­ment, et cela m’autorisait à par­ler avec lui de la mort, un sujet qui à l’époque me préoccupait.

Un jour Guy m’a dit, en bais­sant la voix et avec une expres­sion par­ti­c­ulière, les yeux très ouverts, comme pour m’avertir « atten­tion, c’est pas des con­ner­ies ce que je vais te dire » : « La mort… il faut l’avoir vécu, ça. Quand tu te réveilles le matin et qu’il y a l’empreinte de ta femme dans le lit, à côté de toi… que les draps sont encore chauds… alors qu’elle est morte depuis… C’est très spé­cial, tu sais. » Je ne sais pas pourquoi, mais Guy était la seule per­son­ne au monde qui pou­vait me dire une chose pareille sans que je ne le prenne pour un mec com­plète­ment barré…

Un matin, il fut hos­pi­tal­isé pour une opéra­tion bénigne. Sur le bil­lard, son cœur s’est arrêté de bat­tre et n’est jamais repar­ti. Peut-être était-il temps pour lui de rejoin­dre cette femme qu’il aimait tant, et qui lui man­quait chaque jour. Ce fut un choc. Durant un cer­tain temps, dans la salle de cours, l’espace qu’il avait l’habitude d’occuper au pre­mier rang res­ta inoc­cupé de nous. Comme si nous n’osions pas pren­dre cette place qui demeu­rait la sienne.

Lorsque je pense à lui, un épisode pré­cis me revient tou­jours en mémoire. J’étais tombé par hasard sur un livre qui devait s’intituler Con­ver­sa­tions avec les morts, ou quelque chose comme ça. À cette époque, j’étais tra­vail­lé par la ques­tion de la mort. Je lisais Kardek, Drouot, me pas­sion­nait pour les NDE. J’avais besoin de nour­rir l’idée d’une pos­si­ble con­ju­ra­tion de la perte irréversible d’un être cher. Très impres­sion­né, je lus le livre, et éprou­vai le besoin d’avoir l’avis de Guy à son sujet.

Lors de notre ren­con­tre suiv­ante, je lui fis part du livre, qu’il con­nais­sait de titre, et lui demandai ce qu’il en pen­sait. Je revois l’expression de son vis­age, entends encore le son de sa voix, lorsqu’il me répon­dit : « Ah oui… Par­ler avec les morts… »

Il me regar­da droit dans les yeux (je revois encore les siens, subite­ment plus grands, plus péné­trants), et avec un demi-sourire malin, appuya ses mots : « C’est bien beau de com­mu­ni­quer avec les morts, mais c’est déjà telle­ment dif­fi­cile de com­mu­ni­quer avec les vivants ! ».

Sa réponse m’avait cueil­li con­tre toute attente. J’avais com­pris le mes­sage. Et j’ai don­né le livre. Et depuis, je ne me suis plus jamais préoc­cupé de l’au-delà, ni de l’en-deçà, ni de l’avant ni de l’après. Vraiment.

« À quoi bon ? », me souf­fle Guy, avec un clin d’œil mali­cieux, dans un sourire éternel.

mise à jour :  20 juin 2021