La vérité de Ken Baldwin

Ce matin, la lec­ture du jour­nal m’a été pénible. Mas­sacres au Moyen-Ori­ent, ultra­vi­o­lence économique, atteintes envi­ron­nemen­tales, exploita­tion des enfants, cynisme et men­songe du jeu poli­tique : l’humanité m’apparaît inex­orable­ment pris­on­nière de luttes de pou­voir frat­ri­cides, réelles ou trans­posées dans les sphères économique, sociale, envi­ron­nemen­tale et poli­tique. Encore cette impres­sion que les choses tour­nent en rond et ne pro­gressent pas, ou si peu, depuis si longtemps. Et que, comme une pelote de fils inex­tri­ca­ble­ment emmêlés, la per­spec­tive de réso­lu­tion d’un prob­lème de société se com­plique, avant même tout action, de l’interdépendance avec tous les autres.

« Papa j’ai mal au monde » aurait lancé comme un appel l’enfant que j’ai été face à cette sen­sa­tion physique d’oppression désagréable, de rétré­cisse­ment de mon « œuf de vie », cette enveloppe vitale dans laque­lle je m’inscris. Elle s’accompagne d’une diminu­tion de mon ampli­tude res­pi­ra­toire et d’un mou­ve­ment en deux temps : ressen­ti d’agression puis sen­ti­ment de démoral­i­sa­tion aiman­tant des pen­sées défaitistes : « la paix dans le monde, c’est trop com­pliqué, à quoi bon, on n’y arrivera jamais »… Ain­si se des­sine le pro­fil de cet abat­te­ment : un décourage­ment auquel vient s’agréger un sen­ti­ment d’impuissance. Me revient à l’esprit une scène du film L’âge des ténèbres, de Denys Arcand, dans laque­lle le per­son­nage prin­ci­pal croise, dans le sens inverse de la file, les per­son­nes qui font la queue pour le ser­vice d’assistance sociale qu’il vient de quit­ter comme con­seiller. Dans une lente déam­bu­la­tion qua­si hyp­no­tique, il s’adresse à eux, sans provo­quer la moin­dre réac­tion en retour : « N’avez-vous pas com­pris ? Nous ne pou­vons rien faire pour vous, ren­trez chez vous, vos vies sont dev­enues trop compliquées ».

Pour­tant, les enfants sains et les adultes sages nous enseignent qu’ils ne sont jamais atteints par ce qu’ils perçoivent du monde qui les entoure. Non qu’ils n’en soient pos­si­ble­ment pas affec­tés, mais parce que cela ne dure pas, ne les entame pas ; et surtout, ne les empêche pas de con­tin­uer à déploy­er leur énergie de vie pos­i­tive et créa­trice. Et ce, par­fois dans les cir­con­stances les plus pénibles et dif­fi­ciles, voire au cœur du paroxysme.

Il n’est pas dans la nature ni dans la des­tinée d’une vie humaine saine­ment et ten­drement respec­tée, souhaitée, encour­agée, soutenue, vécue et déployée que de con­naître un tel ressen­ti de pesan­teur inéluctable du monde.

Ce que nous enseignent les voies de com­préhen­sion de l’être humain comme la bio-énergie, c’est que l’effondrement énergé­tique de cette résig­na­tion pou­vant aller jusqu’à l’extrême, n’est jamais la cause du prob­lème, il en est la con­séquence. Il trou­ve racine dans des besoins vitaux, élé­men­taires, essen­tiels non sat­is­faits et un dés­espoir extrême, au croise­ment des his­toires per­son­nelle, famil­iale, sociale et cul­turelle. Si aujourd’hui le monde pèse lourd sur moi, me suis-je dit, c’est le signe qu’il y a quelque chose dans ma vie qui ne va pas, un poids, et le monde n’a rien à voir avec ça. . Mais pour autant,  je ne me sens pas dému­ni face à ce con­stat. Quoi que je vive, il m’est pos­si­ble de met­tre en appli­ca­tion la tech­nique de la rela­tion ini­ti­a­tique, qui peut se déclin­er ain­si dans le cas présent : le sen­ti­ment que le monde m’inspire est le reflet d’un sen­ti­ment que je porte en moi. Et j’ajouterais : et qui se man­i­feste pour que j’en prenne conscience.

Ou pour l’écrire autrement, je ne suis pas le récep­teur de l’état du monde, j’en suis l’émetteur. Je veux chang­er les choses ? Le moins que je puisse faire pour le monde est de cess­er de l’alourdir de mes pro­pres pesan­teurs, aller à la ren­con­tre de ces par­ties de moi souf­frantes, enfouies et agis­santes, qui me font repass­er cyclique­ment par les mêmes phas­es alternées de démis­sion et d’enthousiasme, et dans lesquelles un effon­drement est presque tou­jours inévitable. Et me revient cette mag­nifique phrase de Rus­sell Del­man : « We need peo­ple who stand up ». Il aurait pu com­pléter : « and breathe », tant ce genre de sen­ti­ment s’accompagne, sou­vent à notre insu, d’une réten­tion de la res­pi­ra­tion. Voila une autre invi­ta­tion : celle de libér­er, déten­dre ma res­pi­ra­tion, pour don­ner à mon corps une autre infor­ma­tion organique que celle qu’il a l’habitude d’emprunter dans un tel contexte.

Je pas­sai en revue ce que je con­nais­sais de mon his­toire, sus­cep­ti­ble de provo­quer en moi ce fléchisse­ment de forces vives (perte d’un être cher, sen­ti­ment de soli­tude ou de rejet, nég­li­gence de mes aspi­ra­tions sacrées, douleur devant une atteinte irréversible portée sci­em­ment à toute forme de vie, déni de moi par déval­ori­sa­tion et manque de con­fi­ance, etc). Où en étais-je ce matin-là ? Puis, du monde extérieur j’étendis la ques­tion à « mon » monde intérieur : qu’est-ce qui me paraît insur­montable, foutu, irré­para­ble dans ma rela­tion aux autres, à mes proches ? Où se logent les « à quoi bon, c’est trop com­pliqué, c’est foutu » ? En quelles par­ties me serais-je résigné et aurais-je abdiqué toute volon­té de change­ment ? Sur quelles com­posantes de ma vie suis-je per­suadé de n’avoir aucune prise ? Ai-je engagé le meilleur de moi-même pour chang­er ce qui est en mon pou­voir, ou l’accepter dans le cas contraire ?

Ce moment de ques­tion­nement fut fructueux mais il ne suf­fit pas à pro­duire en moi un change­ment d’état. C’est comme ça, par­fois on ne réus­sit pas à faire évoluer l’état intérieur comme on le souhaite, quand on est « dedans » il est trop tard, dans l’absolu il aurait fal­lu agir avant… Je retour­nai à ma lec­ture en ouvrant un sec­ond jour­nal. Et vous savez com­ment, par­fois, la poésie de la vie aime nous faire un clin d’œil : mon regard fut immé­di­ate­ment attiré par un arti­cle inti­t­ulé « un filet anti-sui­cide au Gold­en Gate Bridge ». Le Gold­en Gate : mon­u­ment mythique et aus­si pre­mier lieu de sui­cide aux États-Unis : 1400 depuis son ouver­ture en 1937, 46 rien qu’en 2013, record bat­tu, qua­si­ment un par semaine. Des filets vont être désor­mais posés pour empêch­er cela 1.

En bas d’article, le témoignage d’un rescapé de vingt-huit ans me sauta aux yeux. Comme les autres, il a enjam­bé la petite bar­rière située à soix­ante-sept mètres de haut avant de sauter et de heurter l’océan, qua­tre sec­on­des de chute plus tard. Et d’en revenir mirac­uleuse­ment vivant, au point aujourd’hui de se mobilis­er pour prévenir le sui­cide. Il s’appelle Ken Bald­win et il dit : « À peine avais-je vu mes doigts quit­ter la poutre que je me suis aperçu que tout ce qui sem­blait irré­para­ble dans ma vie était facile­ment réparable ».

La lec­ture de ce pas­sage opéra en moi une défla­gra­tion, comme une gifle, pour me rap­pel­er à la réal­ité. Puis mon cœur s’est mis à bat­tre fort ; un sen­ti­ment de grat­i­tude m’inonda. Une déli­cieuse sen­sa­tion revig­o­rante de me plonger dans une source d’énergie fraîche et pos­i­tive effaça mon idée du monde de suie noire. À tra­vers cet arti­cle, Ken Bald­win me tendait une main ami­cale, comme pour me dire : regarde, tout ce qui paraît insur­montable est relatif, très relatif. Grâce à son témoignage, je pou­vais for­muler ce matin-là trois enseigne­ments pré­cieux m’aidant à réin­té­gr­er le monde :

Si l’existence a un poids qui m’entame, il n’existe nulle part ailleurs que dans mon his­toire et dans mon cœur ; Qu’il n’appartient donc qu’à moi de décider, à chaque sec­onde, de la qual­ité de ma posi­tion en ce monde ; Et que je détiens ce pou­voir même lorsque tout autour de moi sem­ble me prou­ver le contraire.

Mer­ci Ken.

  1. Le Monde, http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/06/30/un-filet-antisuicide-au-golden-gate-bridge_4447981_3222.html

mise à jour :  20 juin 2021