Le vieil homme et le train

Dans le train nous empor­tant vers le nord, assis de l’autre côté de l’allée cen­trale et de mon siège, ce vieil homme qui, à inter­valles réguliers, tou­sse, se racle le nez et la gorge bruyam­ment, crachant ses glaires dans des mou­choirs en papi­er qu’il tire de ses poches. Insup­port­able bruit mouil­lé d’expectoration palatale se répé­tant comme le tic-tac d’une pen­d­ule qui mar­querait les quarts d’heure.

Sujet au dégoût, j’aurais aimé que ce vieil homme se lève et s’en aille gar­gouiller ailleurs, entre les plate­formes, comme nous y invi­tent les con­trôleurs à pro­pos des télé­phones. J’avais le choix : ou bien rester pris­on­nier de cet incon­fort et me pré­par­er à un voy­age de qua­tre heures pénibles, ou bien écouter ce que ce corps usé me racon­tait. Ce que je décidai de faire. Et voila ce que j’ai entendu :

« Jeune homme qui me regarde, je suis un vieil homme. Tel que tu me vois, je suis au bout de mon chemin. J’ai mené ma vie d’homme comme j’ai pu. J’ai eu les mêmes joies que les tiennes, les mêmes peines aus­si. J’ai tra­vail­lé, trou­vé femme, fondé un foy­er, essayé d’aimer et d’être aimé. On m’a con­nu bru­tal, inspiré, méprisant, atten­tion­né, tyran­nique, atten­dri. J’ai bafoué, j’ai hon­oré, j’ai détru­it, j’ai pro­tégé, j’ai levé la main et bais­sé les yeux. La vieil­lesse m’a rat­trapé alors que je me croy­ais invul­nérable… Désor­mais, mon corps souf­fre, mes poumons pleurent une glaise brûlante que j’ai peine à expec­to­r­er. Je pour­rais me lever par honte, pour t’épargner le désagré­ment de tous ces bruits que je don­nerais tout, grands dieux, pour ne plus t’infliger. Mais je suis trop las, mes forces m’ont presque toutes quit­té, seules me tien­nent encore organ­isé quelques vieilles habitudes.

Je suis comme ce cyprès mort que tu vois en ce moment même der­rière la fenêtre, dans ce paysage de Provence hon­oré de soleil que j’aimerais tant encore pou­voir con­tem­pler quand tu auras l’âge de mon fils. Et que j’aie été meilleur ou pire que tu ne le crois, je te demande une faveur : accorde-moi le droit d’être encore là, vivant. Comme ce cyprès aux couleurs passées et aux branch­es dénudées, j’ai ma place. Ici, main­tenant, juste à côté de toi ».

mise à jour :  20 juin 2021