L’enfant qui avait mangé tout le soleil

Romeo!

Deux immenses éclats d’obsidienne pure.

Eût-elle possédé pareilles gemmes que la Reine de Saba ne les eût certainement pas offertes à Salomon, mais conservées précieusement dans quelque lieu secret de son vaisseau de pierre.

Deux immenses yeux noirs d’obsidienne pure, captant, concentrant et redonnant toutes les lumières vraies de tout l’amour du monde. D’un tel éclat que l’âme, à le recevoir, se dénudait et atteignait au cœur où elle déposait un chant d’amour sans cesse renouvelé dans le creuset de ses mains jointes d’opale.

Devant ce regard, il se sentait absorbé et inclus tout entier, comme dénudé en même temps qu’enseigné d’une vérité immémorielle.

Quelque chose de l’ordre de la vie intacte et pleine, transcendant les âges, les époques, les villes et les mondes.

Un regard sans mémoire, sans passé, sans histoire, offrant sa présence et son amour indicibles, dans l’ancrage d’un présent éternellement posé.

Un regard miroir de ce qui, toujours, est.

Curieusement, en présence de ce regard, il lui semblait que la lumière s’inclinait et baissait en intensité autour de son fils, qu’elle se ployait et se ramassait comme un chat près du feu aux premiers froids d’hiver. Oui, il lui semblait que son petit garçon mangeait le soleil, tellement l’éclat de ces deux grands yeux noirs emplissait tout l’espace, dans sa langue de silence iridescente.

« Non, il n’a pas mangé le soleil ».

La mère de l’enfant, source du même mystère, ne s’en émeuvait pas, et le ramenait d’un sourire à plus de tempérance.

Mais lui n’en avait cure, et répétait à qui voulait l’entendre que son fils éclipsait tout le soleil, tellement il était fier de son petit soleil rayonnant de lumière.

C’était sa joie profonde à lui.

Une joie qui l’inondait en ondes charnelles qui élevaient son cœur toujours plus haut dans sa poitrine, jusqu’à ce que, dépassant la chair même, il s’envole sur une monture cristalline de souffle, pour frôler les plus lointaines étoiles. Puis, son cœur revenait dans le creuset de sa poitrine, accompagné de ce soupir caractéristique de qui se vit trop petit pour contenir la vastitude de tout le bonheur qu’il connait.

Au village, où sa joie résonna dans toutes les cours, toutes les ruelles, rebondissant sur chacune des arrêtes des façades dans un crépitement de grêle vive, ses paroles atteignirent bien des oreilles.

« Mon fils mange le soleil, mon fils mangé le soleil ! »

Quelques esprits chagrins le prirent au mot, constatant en effet, et du bout de l’œil, que la lumière avait pâli depuis l’arrivée de l’enfant, et leurs épaules déjà lourdes s’abaissèrent davantage sous le poids redoublé d’une sourde inquiétude : « Mon Dieu, c’est vrai ! Il a mangé le soleil, qu’allons-nous devenir ? ».

C’étaient des gens qui avaient peur, peur que la lumière s’efface ou qu’elle ne soit trop intense, prisonniers de ces vies où se devine au loin, derrière l’horizon, le roulement incessant des ombres du malheur.

Des gens du monde des temps anciens et de la terre d’avant, de cette terre qu’on interroge chaque matin avec inquiétude, en espérant que tout sera comme hier, dans la promesse tenue de l’immobile.

Des gens qui avaient oublié, ou qui ne savaient pas, ou qui ne savaient plus, le vrai possible de la terre, de l’amour et d’un regard.

Et pourtant, malgré leur attachement, de cette terre sur laquelle ils gardaient le regard obstinément baissé, suivant les traces poussiéreuses des aïeux, ils n’en connaissaient qu’une glèbe sourde et sèche. Mais ils auraient donné leur vie pour elle.

Ces mêmes voulurent fomenter, semer l’alerte de leur voix détimbrée devant le danger qui menace, et peser de leur petite multitude sèche sur les villageois pour prendre des mesures, réagir, enfin quoi, faire quelque chose ! « Son père lui-même le dit : cet enfant est en train de manger le soleil, notre soleil ! ».

Mais heureusement, celles et ceux qui vivaient réellement étaient plus nombreux qu’eux, et on n’écouta pas ce que ces ombres disaient. On ignora leurs têtes penchées et leurs corps incertains, leurs cœurs durs et sombres comme des lits de paysans, et leurs reins noués comme des sarments de vieille vigne.

Alors on les vit, écœurés, retourner chez eux, enveloppés dans leurs écharpes de laine passée, et dans les ruelles étroites où ils habitaient, l’ombre des premières lueurs de la nuit recouvra peu à peu leurs silhouettes vacillantes, dans le son finissant de leurs pas lents et las.

Bientôt dans le village, il n’y eut plus aucune rémanence des vielles peurs ridées.

Alors une fête fut décidée et donnée, en l’honneur de l’enfant. Ce fut une réussite.

Des lumières et des sons emplirent toute l’atmosphère, caracolant bien plus loin que les heures, et les chants et les danses traversèrent la nuit de part en part, comme des flèches soyeuses.

Derrière leurs volets tirés, les vieux de l’ancien temps pestaient et condamnaient.

Au petit jour, dans le calme champ des coroles humaines émergeant de la fête, et par une singulière alchimie de gestes identiques, les regards se levèrent un à un vers le ciel…

Et ce qu’on vit figea chaque visage dans une expression de stupéfaction, autant que d’émerveillement.

Émergeant des dernières ombres de la nuit, un soleil immense et redoublé illuminait l’aurore d’une clarté jamais vue, jamais connue.

Étendant sa lumière sur tout l’horizon comme une cape violine s’élevant des épaules de la terre, il redéfinissait chaque objet, chaque être, chaque teinte jusqu’en ses moindres détails.

On eut dit qu’il prodiguait une lumière neuve, comme celle qui irrigua le premier jour de la naissance du monde, bien avant même que la terre ne fut, ni que l’homme ne la foule de ses pas.

Et le silence se fit, devant tant de beauté et d’harmonie.

Alors, le père comprit. Alors tous comprirent, y compris les si vieux.

L’enfant n’avait pas mangé le soleil, il l’avait ravivé.

Dans son petit lit peuplé d’ondes soyeuses, l’enfant riait, riait de bonheur d’être, et son rire étincelant fit chanter le ciel jusqu’aux églises lointaines, aux façades desquelles il souleva des myriades d’ailes blanches, comme ces nuées d’oiseaux clairs qui s’envolent chaque hiver pour les ciels des étés à venir.

La mère, calme et tranquille, souriait.

Elle savait.

Elle avait toujours su.


A toi, Roméo, mon fils.

Romeo!