Cette ligne qui parcourt le monde

Cette ligne qui par­court le monde
et sépare les êtres ;
cette ligne qui sépare le monde
et par­court les êtres ;
Mobile et figée à la fois,
éter­nelle comme la pierre,
ondoy­ante comme l’eau ;
Mon enfant apprend à la reconnaître :

D’un côté : les mille fleurs de la vie ;
de l’autre : les mille atteintes
à la vie mille fois tue.

La nature comme une chose,
les êtres comme des objets ;
mil­liards per­fusés à d’obscènes obès­es,
nuées atom­iques,
mis­siles à longue portée,
arme­ments bal­is­tiques,
caméras de sur­veil­lance
murs, check-points,
enceintes de con­fine­ment,
procé­dures d’isolement,
plans de remboursement ;

Ceux qui font ça sont malades,
pro­fondé­ment malades,
et ne le savent pas.

Surar­més,
sur­blind­és
sur­pro­tégés ;
Souf­frant de ce qu’un grand homme
nom­ma peste émo­tion­nelle :
la pen­sée elle-même
dès sa presqu’origine
est faussée,
tor­due,
dénaturée,
et ignore qu’elle s’est érigée
sur un col­lier de plaies.

Mon enfant, apprends à recon­naître
le vis­age de cette peste.

À chaque chose qui se crée
regarde, observe
si elle crée de l’espace
au lieu de le réduire ;
si elle emporte le souf­fle
au lieu de le tarir
si elle crée du lien
au lieu de sépar­er ;
si elle crée de la beauté
au lieu de la laideur.
Ou même tout sim­ple­ment un moment partagé
sans armure, sans faux-semblant.

Ne te laisse pas con­va­in­cre
par les argu­ments de ces gens malades
qui trou­veront tou­jours en ce monde
la jus­ti­fi­ca­tion de leurs actes,
choix biaisés et déci­sions malsaines.

Regarde tou­jours plus loin qu’eux
ils ne voient pas très bien,
écoute tou­jours plus large qu’eux
ils n’entendent pas grand-chose
ressens tou­jours plus pro­fond qu’eux,
leur cœur est sou­vent loin.

Tu les ver­ras partout,
et surtout aux endroits
où se déci­dent les choses.
Tu les recon­naî­tras
à leur amour du règle­ment,
de l’ordre et de la sécu­rité,
de la morale,
jus­tice ou bien néces­sité,
intérêt supérieur,
où la fonc­tion fait sens.

Ils sont forts en paroles,
leur esprit est habile,
exer­cé à l’art de te répon­dre
Oh ! as-tu remar­qué ?
Comme leur corps est crispé !
Observe bien leur bouche :
ser­rée, pincée, gri­maçante
elle est le reflet
de ce quelque chose d’intérieur
qu’ils cherchent à cacher ;
tout ce qu’ils veu­lent taire
s’entend à leur dépens.

Ils vivent reclus, apeurés
leur con­sciente est tour­men­tée
leurs rêves sont han­tés ;
Tout ça ils le maquillent.

Sans cesse ils com­bat­tent
la beauté de la vie
sous pré­texte de vouloir la préserv­er ;
Toutes les formes de lib­ertés
leur sont insupportables.

Tu les recon­naî­tras aus­si
à leur manie cyclique
de tout redéfinir,
refon­dre, renou­vel­er.
Ils croient au change­ment :
slo­gan, struc­ture, déco­ra­tion,
postes et places.
C’est tout l’extérieur qui bouge
à la place du dedans.
Et c’est ain­si que se trame
l’absurdité du monde.

Veux-tu quelques exemples ?

Le politi­cien prêche le rassem­ble­ment et le renou­veau des idées
L’économiste vénère l’éternelle crois­sance
Le sci­en­tifique cherche l’explication défini­tive
Le tran­shu­man­iste est per­suadé de l’immortalité
Le penseur est attaché au pri­mat de l’esprit
Le religieux à la cul­pa­bil­ité, la morale et l’abstinence
Le sub­al­terne croît en son pou­voir
Le leader en sa supéri­or­ité
Le révo­lu­tion­naire en la révo­lu­tion
L’administrateur en la procé­dure
Le biol­o­giste en l’agent pathogène
Le mil­i­taire en son devoir
Le théoricien en sa théorie
Le cynique en sa néces­sité
Le mys­tique au supérieur
Le sportif en son dépasse­ment
L’écologiste au par­adis per­du
Le pes­simiste en la fatal­ité
Le gou­verneur en son mur
L’entraîneur en la vic­toire durable
Le pub­lic­i­taire en son habileté
Le PDG en l’intérêt suprême du groupe
Le décou­vreur au nou­veau monde
L’artiste en sa névrose
L’acteur en son per­son­nage
Le menteur en son mensonge.

Ces êtres de l’autre côté
ne savent même plus
dans quelle prison ils vivent.
Il ont su, tout enfant
avant de l’oublier.
Mais tôt ou tard la vie
se rap­pelle à leur être :
boule­verse­ment, mal­adie,
effon­drement, acci­dent,
voici les puis­sants d’hier
dému­nis, comme des enfants,
frag­iles, per­dus,
implo­rant de l’aide de leurs yeux effarés.
Ils ont voulu vivre dans les lumières :
ils s’affaissent comme des ombres.

Vis, mon enfant,

Apprends leurs codes,
leurs rites
et même leur lan­gage.
Mais trace ton chemin,
ne les laisse pas t’étreindre
non plus que de t’éteindre ;

Si l’infini habite sur tes épaules,
que la beauté du monde te par­le,
où que tu sois,
et que tu restes en lien
avec d’où tu proviens,
cette ligne n’existera pas pour toi,
ou n’aura aucune impor­tance,
ou tu ne t’en soucieras pas.

Et offrons-leur notre souhait le plus cher :
qu’ils enten­dent comme un mur­mure
la nos­tal­gie de l’éternel ;
Et qu’un jour,
ren­trant enfin chez eux,
ils retrou­vent la lumière
de leur soleil perdu.

mise à jour :  20 juin 2021