L’inspiration d’Umaniti, dix ans après

Dominique Radisson

textes

10 ans déjà…

J’ai créé Umaniti il y a 10 ans, pour le plaisir d’écrire (parce que j’aime beaucoup raconter des histoires) et pour célébrer la beauté mouvante de la vie.

Gageure passionnante que de mettre en mots cette sensation tangible, charnelle, de ce quelque chose d’éternel et d’immense, cette présence infinie, intelligente et aimante, qui irrigue, anime, impulse, insuffle et traverse tout.

Aiguiser tous ses sens dans la trace impalpable de ce quelque chose…. Tenter d’en capter, saisir et redonner, non seulement l’expérience, mais aussi son sens profond…

Et laisser les mots venir, sans essayer de les contraindre à ce qu’on aimerait, mais presque à être invité par eux à les écrire, comme de petites mésanges bleutées qui nous frôleraient de leurs aux ailes vif argent pour la joie d’être vues.

Première chose à faire : ouvrir cette fenêtre sur la magie du monde…

Ce parfum, cette note de musique, et ce chant lumineux s’élevant des stèles sombres aux sommeils pesants,

Un émerveillement devant un froissement de lumière noire dans les ailes violines d’un frais printemps du soir,

Ou une mélodie de sève fauve sur une treille d’automne flamboyante, célébrant le nectar qui se retire,

Une mantille de givre jetée sur les épaules gercées d’un silence blanc d’hiver, et cette chaleur en gemme de femme assoupie qui annonce le jour en sa tiédeur nacrée.

Et il fallait l’été et ses blessures aimées pour que le corps découvre qu’il est fait de peau seule et d’un chant d’étoiles neuves…

Terre, terres, horizons et saisons.

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Et puis j’écris aussi pour célébrer ces petits miracles qui constellent le quotidien de notre humanité et s’en nourrissent en retour, dans un cercle sans fin aux tresses diamantines dont il nous appartient de prendre soin chaque jour, un peu plus, un peu mieux, ou tout au moins aussi bien qu’hier.

Une parole, un échange de regards, une compréhension, offerte à l’autre ou bien à soi,

La chute d’une barrière,

La fin d’un artifice,

Un air un peu moins lourd, un corps un peu moins raide,

La fin d’une tension inécessaire…

Une idée moins tenace, un cœur moins apeuré,

Un peu moins de calcul, un peu moins d’automatisme…

Un peu plus d’imprévisible, une spontanéité accrue…

Et, plus loin, une simple reformulation, un tout petit peu plus d’écoute…

Un sourire,

Un silence…

Une venue, un départ, la Vie comme typographe du grand livre à pages feuilletées de nos existences,

Ou tout simplement, un simple recul de la souffrance…

¤

Enfin, j’écris pour diffuser les trésors de cette intelligence individuelle et collective qui recherche la connaissance de l’être depuis des siècles.

Et là, j’ai plus la plume du journaliste et du chercheur. Celui qui s’émerveille en particulier des chemins que l’Occident a pris pour exprimer la nature profonde de l’être, favoriser la reconnexion avec sa sensibilité première et cette sensorialité d’amour qui fonde son existence, et comprendre les mécanismes de la souffrance et de la violence qui résultent de l’atteinte à ce noyau d’amour.

Dans mon abbaye de Thélème personnelle, dans la pièce dédiée à ces exploratrices et explorateurs de l’amour incarné sous l’égide de l’esprit scientifique au service de la vie, je rencontre les noms de Wilhelm Reich (bien sûr, un des plus éminents pionniers), Alexander Lowen, John Pierrakos, Alice Miller, Stanislas Grof, Jean Liedloff, Arthur Janov, Rupert Sheldrake, Frederic Leboyer, Aletha Solter, Michel Odent, Frans Veldman, Alexander Sutherland Neill, Maria Montessori et bien d’autres (1)

Une sorte d’inventaire à la Prévert qui peut paraitre étrange, tant il réunit des êtres et des œuvres qui peuvent – apparemment – n’avoir pas grand chose en commun, mais pour moi, qui participent tous de ce même mouvement moderne occidental de re-sensibilisation consciente de l’être, de cet élargissement sans précédent du cadre de la pensée humaine qui l’accompagne.

La fin du monde mécanique, le début du monde aimant, et il était grand temps que cela se sache.

Les œuvres de ces défenseurs de la Vie m’aident à comprendre, non pas de façon abstraite, avec force production de théories et concepts tous plus compliqués les uns et que les autres, mais dans un langage simple et accessible où part belle est faite à la sensorialité, comment ce grand bal des humains s’anime et s’immobilise, s’articule et se désarticule. 

Comment, entre grâce et disgrâce, il se sensibilise et se désensibilise.

Comment il ressent.

Car en somme, tout ce grand courant de connaissance moderne occidental peut résumer son propos à cette quête essentielle: ressentir à nouveau, et de façon intégrée, tout l’amour de la vie en soi. 

Comment l’homme ressent, pourquoi il ne ressent plus (souvent à son insu, générant une forme de vie appauvrie, mécanisée et stéréotypée, évoluant dans une représentation du monde biaisée et irréelle(2)) le plaisir de vivre, cette sensation existentielle lumineuse sans raison et sans objet, fondante et onctueuse, en-dessous de tous les manques, de toutes les pertes et de toutes les atteintes, et comment, s’enréalisant, il peut la ressentir à nouveau pleinement, et mettre ainsi un terme à sa souffrance, sa dépression, sa violence et ses tourments. 

Ce serait une des façons de le dire…

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Alors c’est aussi pour ça que j’écris ce blog : pour essayer de transmettre l’essence de cette vision occidentale, moderne et humaniste, qui nous aide à recontacter l’énergie de vie et d’amour en nous, à renouer avec la Vie intacte, dans son essence, ses formes, manifestations et par la connaissance et le respect de ses lois fondamentales. 

Et pas dans les circonvolutions de notre cerveau conceptualisant, ni dans les étoiles, ou sur Mars ou ailleurs, ni dans une formule magique ou dans quelqu’ancien secret perdu ou bien caché à dessein par les anciens, ni encore moins dans quelque prothèse technologique implantée dans notre corps pour en modifier le fonctionnement… Toutes chimères qui ne sont que les différents produits d’un même symptôme : celui de refus de la réalité pour cause de souffrance ignorée.

C’est dans ces profondeurs sensorielles, et dans ces profondeurs-la seulement, des profondeurs de cœur, de chair, de fluides, d’os et de souffle et de sons, qui parfois nous emportent dans des manifestations d’une intensité vitale que nous ne pouvons absolument pas prévoir, au traversé d’angoisses, de peurs et de terreurs dont nous n’avons même pas idée, que les choses se nouent et se dénouent.

Nous sommes des êtres d’essence purement émotionnelle, cette énergie fondamentale qui anime tous nos faits et gestes, pensées et désirs, élans et refus, depuis nos profondeurs, loin, très loin en dessous de notre couche pensante et volontaire. Et ne pas intégrer cette énergie dans les besoins premiers qu’elle fait naître et les expressions qu’elle réclame nous blesse et nous entame dans des proportions dont nous n’avons pas idée.

Tous nos problèmes commencent lorsqu’en nous la Vie, préservant la vie d’une atteinte qu’elle n’a pas la capacité d’intégrer, se retourne contre la vie. Peut-on imaginer plus folle équation que celle-ci ?

Il était temps que la raison accède à cette folie qui guide nos vies et s’en fasse une idée, non pas par la pensée mais par l’expérience directe, totale, entière. Et ceci ne se joue nulle part ailleurs qu’en nous.

Le fameux « ici et maintenant » de la tradition spirituelle et méditative devient : « ici et maintenant, et dedans ».

Et j’ajouterais pour finir que cette atteinte invivable, in-intégrable, est toujours, toujours, en premier comme en dernier ressort, une blessure d’amour. Inconcevable. Et qui peut se produire chez chacune et chacun de nous, même en l’absence de blessures d’histoires manifestes.

Dans le monde dans lequel j’écris, il peut juste suffire d’avoir été enfant.

Voilà ce que nous dit l’Occident d’aujourd’hui.

Et cela change tout.

¤

En somme, Umaniti est un espace d’écriture poétique et prosaïque, mais aussi un acte d’écriture militante, nourrie par une conviction profonde. 

Parce qu’au-delà de mon expérience personnelle, les réponses modernes aux questions essentielles du déploiement de la capacité d’amour d’un être, de sa liberté de s’accomplir selon son propres forces, élans et appels, et du désenclavement de sa peur, de sa souffrance et de sa violence profondes, me donnent une foi et une confiance totales en la possibilité de transformation de notre monde.

Une transformation dont l’impulsion ne peut être que personnelle, et non du ressort du politique, et qui passe beaucoup par la façon dont nous accueillons, aimons et « éduquons » nos enfants. En particulier lorsque nous les aidons à devenir qui ils sont, et non pas ceux que nous voulons qu’ils soient, et lorsque nous cessons de contrarier, interdire, réprimer, ou tout simplement ignorer l’importance vitale du plaisir de la libre expression des flux de l’énergie de vie en eux.

Car il n’y a qu’une seule source à toute forme de névrose : l’atteinte à la vie en son noyau incarné le plus profond, le plus vulnérable, et la fin de la fluide unité aimante, percevante et ressentante de l’être qui, malheureusement, la subit.

La névrose est le simple effet de l’interruption du flot de circulation de l’énergie.

Gerda Boyesen – Entre psyché et soma.

  1. Bien sûr, un tel mouvement de connaissance de l’être et de sa nature profonde ne saurait être dissocié de ceux qui en étudient le prolongement naturel dans d’autres domaines de la vie des hommes : médecine, sociologie, pédagogie, écologie, économie, politique, arts… avec, semble-t-il, toujours ce même socle d’expérience préalable à l’œuvre : réaliser la beauté de la vie et s’en émerveiller, la servir sans l’asservir, dégager des perspectives d’évolution qui n’empruntent plus les chemins poussiéreux d’une pensée mécaniste vieille comme le monde. ↲
  2. Dont l’un des récents avatars s’incarne dans l’avènement d’un totalitarisme technocratique sanitaire. ↲