Merci Russell

Hier et avant-hier, stage avec Rus­sell Del­man. J’avais fait sa con­nais­sance l’avant-veille au restau­rant, je l’ai décou­vert dans sa pra­tique. Une très belle présence, une pro­fondeur de parole non feinte, fruits d’un engage­ment de longue date, d’une sincérité et d’un engage­ment qu’on sent totaux ; un regard pro­fond, un sourire aus­si, et une façon de se moquer de lui-même en écla­tant d’un rire sonore, frais et joyeux, voila ce que dégage Russell.

« Pou­vez-vous vous remé­mor­er une scène de votre vie où vous avez eu la per­cep­tion nette d’être imprégné(e) par la grâce et la dig­nité, quelle qu’en soit la valeur ? ».

L’invitation de Rus­sell me laisse per­plexe. La grâce oui, par­fois, je la con­nais, lorsque mes pieds de danseur de nuages me font la grâce, juste­ment, de me vis­iter. Ces moments où le ciel repose sans poids sur mes épaules. Ou encore ces quelques mou­ve­ments par­faits que j’ai pu accom­plir dans le wutao, le tai­ji quan ou l’aîkido, où je ne fai­sais pas le mou­ve­ment mais où il se fai­sait par moi, opérait à tra­vers moi. Ces quelques rares et pré­cieux moments…

Mais la dig­nité ? Je me suis longtemps résigné à m’en sen­tir dépourvu, con­fon­dant et mélangeant pêle-mêle sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité, actions ou paroles men­songères et lâcheté dans le brou­et du juge­ment. Qu’en est-il aujourd’hui ? Je dois me ren­dre à l’évidence : rien ne me vient spon­tané­ment !
Je ne dois pas être le seul dans ce cas, car Rus­sell nous pro­pose de faire appel à des fig­ures du « monde plus grand », et nous témoigne que pour lui, un des hommes qui incar­nent ces qual­ités est Mar­tin Luther King Jr. Il nous con­te l’anecdote suiv­ante : apos­trophé vio­lem­ment devant les caméras par un blanc sud­iste typ­ique, agres­sif et colérique, qui finit par lui cracher dessus, Mar­tin Luther King sort tran­quille­ment son mou­choir de sa poche, essuie le crachat sur sa veste et le tend à son agresseur en dis­ant calme­ment : « Excuse me Sir, i believe this belongs to you ».

Je pense à Nel­son Man­dela. Puis à Jésus , au Boud­dha. D’autres images me vien­nent des por­traits de chefs indi­ens ou aborigènes, des femmes africaines, des guer­ri­ers trib­aux. Dans mon paysage d’homme blanc « civil­isé » du XXIe siè­cle, la grâce et la dig­nité sont incar­nées soit par des fig­ures spir­ituelles, soit par des représentant(e)s de peu­ples asservis et mas­sacrés par mes ancêtres.

Dans son enseigne­ment riche de la sagesse du zen, la manière qu’a Rus­sell de nous inviter – sans jamais impos­er – à inté­gr­er dans le même moment et dans le même espace nos sen­sa­tions cor­porelles — ressen­tis, émo­tions, pen­sées — est bien­faitrice. De même lorsqu’il nous invite à recevoir pro­fondé­ment le témoignage de chaque par­tic­i­pant, à le laiss­er entr­er en nous, réson­ner, afin d’enrichir notre palette de mots et d’augmenter la plas­tic­ité de notre cerveau à nom­mer et ressen­tir, les deux allant de pair.

La méth­ode Feldenkrais qu’il enseigne con­join­te­ment à la médi­ta­tion, est là, avec sa grande trace d’intelligence de créa­tion, pour nous aider à dépro­gram­mer les habi­tudes de notre corps. Même si son aspect par­ti­tion­né heurte quelque peu l’amoureux que je suis des dis­ci­plines cor­porelles asi­a­tiques plus glob­ales, je dois recon­naitre que cette ses­sion a fait du bien à mon corps. Preuve en est qu’un découpage ana­ly­tique rigoureux et métic­uleux n’est pas incom­pat­i­ble avec la con­struc­tion d’un tout qu’on recherche, par exem­ple dans l’aïkido, le tai­ji quan ou le wutao, mais est son com­plé­men­taire. Car, pour les avoir enseignées, je con­nais aus­si la dif­fi­culté que peu­vent pos­er ces dis­ci­plines, pré­cisé­ment par la référence sys­té­ma­tique à ce cen­tre d’où tout part et tout revient, bien énig­ma­tique pour la majorité des débu­tants. Lorsque le corps glob­al n’est pas encore con­stru­it, com­ment sen­tir cette glob­al­ité par laque­lle il se con­stru­ira ? En même temps but et moyen, le para­doxe est bien réel.

Rus­sell se retire avec cette mag­nifique invi­ta­tion : « Remer­cions les dix mille erreurs que nous com­met­tons tous chaque jour, moi le pre­mier. Soyons d’une immense bon­té envers les par­ties fer­mées de notre être, et si nous voulons vrai­ment chang­er, faisons de cette volon­té de change­ment le cen­tre de notre vie ».

Mer­ci Russell.

mise à jour :  20 juin 2021