Trois mots, deux mains, un baiser

Dominique Radisson

textes

« J’ai envie de t’embrasser ».

C’était au temps des sources chaudes. Face à elle, il avait dit cette mots comme ces paroles tardives qu’on adresse à Dieu lorsqu’il s’est fait absence, et qui n’ont pas encore emprunté le sentier de la prière. Fidèle à ce choix d’elle qu’il avait accepté d’honorer — jusque dans le respect des frontières sinueuses qu’elle traçait entre eux deux au gré des duplicités de ses élans intimes —, il n’attendait rien en retour.

– Alors, embrasse-moi…

Elle lui avait répondu, très simplement et tendrement, sans hésitation.

Trois mots qui le cueillirent au sommet de son étonnement, puis tourbillonnèrent en lui comme un essaim d’abeilles joyeuses et lumineuses, piquant ça et là quelques points névralgiques, provoquant stupéfaction et rire mélangés.

Transporté, il lui demanda de répéter, incertain -par jeu!- d’avoir bien entendu.

Trois mots qui résonnèrent parmi les notes aqueuses et cristallines des cuivres des fontaines, harmoniques liquides orchestrées par le lieu.

Trois mots, tout simplement. Et son cœur se mit à rire, et puis à chanter, allumant un feu d’artifice médullaire s’ouvrant sur ces ciels à la beauté toujours neuve qu’elle lui faisait entrevoir.

– Oui, c’est toujours neuf, pensa-t-il, et il pria pour qu’il en soit toujours ainsi.

Ces trois mots, si simples, peut-être d’autres les auraient-ils consommés comme hors d’œuvre au repas du déja-entendu. Mais pour lui, c’était comme un festin inattendu. Ces mots furent mots-musique qui firent naitre en lui un chant de joie, mais ils furent aussi prélude. Prélude à ce que leurs lèvres se joignent, et que leurs corps se rencontrent, bercés par l’eau d’une onctuosité saline.

Ils se prirent dans les bras, s’enlaçant l’un et l’autre d’une infinie douceur limpide,

et le satin se souvint de la soie.

Il eut immensément envie d’elle… Il aurait tout donné pour qu’ils s’unissent là, en ce lieu, en ce moment, sous le même ciel…

Dans le creuset tendre de cette délicatesse, leurs deux pulsations de vie s’entremêlèrent,

et le temps disparut.

Pour lui, il n’y avait plus qu’eux d’eux, l’eau, le ciel, le soleil et le vent et leurs corps tendrement accordés, devenus eux-aussi sources chaudes denses, plus denses que l’eau autour. Le monde était parfait, rien ne pouvait lui être retiré pas plus qu’ajouté. A la caresse de leurs corps tendrement pressés l’un contre l’autre répondit en écho la caresse des dieux du destin désormais attendris.

Et le temps s’arrêta…

Un peu plus tôt, il avait pris sa main délicate et l’avait disposée face à la sienne, leurs paumes séparées d’un simple clair filet d’eau. Leurs deux mains ouvertes, quasiment jointes, comme deux soupirs traversant l’eau du silence pour parvenir à l’autre. Il avait beaucoup aimé cela, et l’image lui était venue que c’est peut-être comme cela, la beauté de la vie à deux. Quelque chose qui coule, toujours vivant dans l’espace entre-deux le plus proche et plus intime qui soit, et qui ne peut être saisi, juste effleuré, à peine caressé, certainement ni empoigné ni attrapé. S’offrir au flux du temps sans lui appartenir ni qu’il nous appartienne.

Le ciel brodait des rivages de tulle en fines vagues de dentelle irisée; elle lui offrait son sourire et son regard, et lui se sentait profondément ému et bouleversé par tout ce qui faisait « elle », par tout son être de femme. Aux tréfonds de son être, un appel ardent l’embrasait d’une force photonique sans chemin de retour : il était papillon et elle était lumière.

C’était si simple, et si intense en même temps…

trois mots,

deux mains,

et un baiser

offerts au vent d’automne, dans l’indigo du temps,

sous les fêlures du ciel.