Silicon Tao

En ce moment je me régale de la série Silicon Valley. Elle se déroule aujourd’hui, dans la ville de Palo Alto, où les fameux Gafa : Google, Apple, Facebook et autres Amazon, concentrés dans cette zone géographiquement si petite, tâchent d’orienter si grandement le cours de nos vies.

Cette série se moque de l’univers de la Silicon Valley, et de tous ces gens aimantés par ce nouvel eldorado binaire, persuadés d’être en route vers un monde meilleur.

Des milliards de dollars investis, des centaines de milliers de personnes à l’œuvre, des algorithmes vénérés plus que des totems, des apps, des capteurs, des drones, des voitures sans chauffeur, des géolocalisations et reconnaissances faciales. Je crois que cette série, derrière son humour, montre parfaitement les choses, et en particulier cette fièvre du « Éverything is connected, everything is quantified ».

Et ce « make the world a better place », antienne répétée jusqu’à l’hypnotisme par tous ces nouveaux chercheurs d’or digital dans leurs cantiques numériques.

Hier soir, alors que je regardais un épisode, mon ami Huang-nei est venu me visiter. Huang-nei est mon ami taoïste. Il vit reculé, dans quelqu’obscure forêt des monts Tchong-nan, qui bordent le fleuve jaune, au centre de la Chine. Il vient parfois me faire l’offrande de sa présence en vertu de cette belle amitié qui nous lie depuis longtemps déjà.

Lorsqu’il vient chez moi, toujours à l’improviste, Huang-nei adore regarder des films et des séries… Est-ce parce qu’il n’a ni ordinateur ni connexion Internet dans sa montagne reculée ? Toujours est-il que nous nous sommes assis côte à côte et avons regardé quelques épisodes de la série.

Huang-nei se montra très attentif, particulièrement lors des scènes où les grands managers développaient leur philosophie de la vie et de l’entreprise. Il rit également beaucoup des déboires rencontrés par ce jeune entrepreneur pour faire vivre son projet d’application à l’algorithme révolutionnaire. Il regardait, il s’amusait, il observait.

Un peu plus tard, autour d’une tasse de thé, je lui dis : « Que penses-tu de ce monde nouveau, Huang-nei ? Il semble étrange, non? .»

Il a plissé ses yeux, leur donnant une expression caractéristique encore plus complice qu’à l’habitude; je savais que c’était le signe qu’il prenait son temps avant de parler.

« Dans ces montagnes d'où je viens et que j'aime tant, parmi mes amis ceints d'écharpes de brume, beaucoup diraient comme moi : "Cela ne durera pas" » , répondit-il. Et il ajouta : "Je n'ai pas le sentiment que tout ceci réponde à des besoins réels, comme se nourrir, être en bonne santé ou se tenir en accord avec le monde. Même si pour une part cela marquera  certainement le monde à tout jamais, où est l'homme dans tout ceci?".

Il prit mon carnet et un stylo posés sur la table, déchira une page blanche et y écrivit ces quelques lignes :

Nul ne s’est jamais chauffé en hiver
avec le bois du printemps.

Sot celui qui promit un repas de noces à mille convives
sur la chair d’un seul canard.

Once de métal jamais ne forgea seule
armures d’une légion entière.

Perdu est le souverain chassé de son palais
par ses propres valets.

Puis, sortant sur le balcon de mon appartement, il accomplit un geste étonnant : il enfonça un de ses doigts dans la terre d’un pot de fleurs, me regardant avec un clin d’œil et un grand sourire complice. Et il prit congé, après que nous nous prîmes dans les bras en silence.

Comme d’habitude, je le vis s’élever par quelque véhicule céleste connu de lui seul, et disparaître dans la brume naissante de la nuit, au droit de la flèche de calcaire de la proche cathédrale éclairée.

Après son départ, je repris la feuille, et relus les mots qu’il avait tracés. J’étais un peu décontenancé par l’elliptique parole de mon ami, si typiquement taoïste. Fatigué, je n’essayai pas plus d’en pénétrer le sens, refermai le carnet et allai me coucher. Ce n’est qu’à mon réveil, le lendemain que je pense avoir compris ce que Huang-nei m’avait écrit.

[à suivre…]