Le geste et l’esprit

Elle avait observé, une fois encore – était-ce la cen­tième ou bien la mil­lième?-, le vieux maître accom­plir son geste. On eût dit que tous les fleuves de la terre s’étaient réu­nis, depuis des mil­lé­naires, dans les vasques de ses deux mains, pour polir ce geste à la per­fec­tion, comme le fleuve polit les roches des sculp­tures immergées chinoises.

Elle rete­nait son souf­fle. Pas une once d’action, de souf­fle, d’équilibre, de pré­ci­sion, aus­si petite soit-elle, ne man­quait à l’ensemble. Chaque séquence sem­blait exis­ter par elle-même tout autant que par rela­tion intime à la précé­dente et à la suivante.

Devant elle, nuls rouages. Nulle mécanique. Et pour­tant, la per­fec­tion des séquences.

C’était comme si toute l’histoire con­den­sée du geste était con­tenue dans le geste lui-même ; con­nue d’avance par la moin­dre cel­lule du corps, en même temps qu’elle sem­blait se pro­duire neuve et intacte, naître pour la pre­mière fois, à chaque sec­onde. Un ver­tig­ineux téle­sco­page du temps et du mou­ve­ment. Les noces, tou­jours renou­velées, de l’éphémère et de l’éternel. Et pour­tant, ça parais­sait si simple !

Jamais je ne me lasserai d’une telle qual­ité, pen­sa-t-elle. Elle se sen­tait loin, si loin, de par­venir ne serait-ce qu’à s’en approcher.

Elle lui dit :
– Maître…
Elle reprit son souf­fle, elle en avait besoin.
– Maître, quand tu ne seras plus, que devien­dra ce geste ?
Sans cess­er son action, sans même la regarder, il lui répon­dit douce­ment, sur un ton presque anodin, comme s’il lui par­lait d’autre chose.
– Il dis­paraî­tra avec moi.
Elle reçut sa réponse avec une douleur térébrante dans la poitrine.

Dehors, le vent chan­tait une ode syn­copée à l’hiver redoublant.

Il perçut son trou­ble et leva les yeux, la regar­da en silence. Puis il ces­sa de faire. Elle était absorbée dans un mélange indéfiniss­able de tristesse et de colère qui l’envahissait gradu­elle­ment. Il lui sourit, se leva, mit son man­teau sur ses épaules, ouvrit la porte, et sor­tit sans un bruit.

Elle était sim­ple, peu intel­lectuelle. Sa sen­si­bil­ité, son intu­ition, ses émo­tions par­fois, dic­taient sa vie. Elle ne mani­ait pas les con­cepts, ni les théories. Elle était con­crète. Et dans sa con­cré­tude, ce quelque chose la heurtait.

Quelque chose qu’elle finit par iden­ti­fi­er. C’était la sim­ple idée que son geste à lui dis­paraisse. Comme une œuvre d’art engloutie par les eaux som­bres de la nuit. Ou, pen­sa-t-elle, comme ces stat­ues mil­lé­naires détru­ites non par l’œuvre du temps com­plice, mais par la main des hommes aveuglés. Cela la révoltait intérieure­ment. Il y avait quelque chose d’inacceptable à l’idée de cette perte.

Comme elle aurait aimé, en cet instant, qu’il eût un jour accep­té qu’elle le filmât ; mais à cha­cune de ses deman­des, il avait poli­ment décliné.

Elle ressen­tait désor­mais de l’indignation. Et cela créait en elle, par réflex­ion, un incom­préhen­sion pro­fonde, comme lui était incom­préhen­si­ble le sourire d’un boud­dha devant les mal­heurs du monde. Elle aurait aimé, à cet instant, pou­voir par­ler de ce qu’elle ressen­tait avec quelqu’un. Mais elle était seule, dans cette petite mai­son sim­ple, entourée de la cam­pagne gelée par l’hiver.

Tout ce qu’il avait crée de lui, par lui, à tra­vers lui, toute cette imprég­na­tion, cette sagesse sans paroles, cette pro­fondeur de l’âme chan­tant par tout son être, toute l’essence con­cen­trée de sa vie con­sacrée ; tout ce qu’il avait reçu lui-même de son pro­pre maître, toute cette chaîne de trans­mis­sion qui remon­tait si loin dans les temps, il accepterait tran­quille­ment que tout ceci dis­paraisse à jamais sans laiss­er de traces ?

Non, décidé­ment, elle n’arrivait pas à accueil­lir cette idée.

Elle se leva à son tour, revêtit son man­teau et sor­tit. Dehors, elle ne le vit nulle part. Elle savait qu’il était vain de chercher à le chercher. Et retour­na chez elle.

Quelques jours plus tard, lorsqu’elle revint, il n’était tou­jours pas là. Mais il avait lais­sé un mot à son inten­tion sur la table, dans une enveloppe por­tant son nom. Comme à son habi­tude, elle ne l’avait pas prévenu de son arrivée, depuis quand cette let­tre l’attendait-elle ?

Elle ouvrit l’enveloppe qui n’était pas cachetée, reti­ra la feuille, et lu ce qu’il avait tracé de son écri­t­ure à l’élégance formelle un peu surannée.

 

Ma très chère enfant,

Réus­sir­ai-je, par ces quelques mots, à offrir quelqu’apaisement à ton coeur que j’ai sen­ti si troublé ?

Mon geste dis­paraî­tra avec moi.
Mais l’esprit de mon geste restera.

Il sera présent en toi, car je te l’ai trans­mis, comme je l’ai reçu.
Je t’ai appris tout ce que tu pou­vais appren­dre de moi, et plus impor­tant, tout ce qui te per­me­t­tra d’apprendre de toi. Et de faire vivre l’esprit à ta façon.

L’esprit a besoin du geste, comme le geste a besoin de l’esprit. Et de leur ren­con­tre naît la beauté vraie.

Il est bon que nous don­nions le goût de cette beauté. Mais si elle dis­paraît, cela est bien aussi.

Oui, il est bon, par­fois, que la beauté s’efface.

Sans cela, nous ne pour­rions la réinventer.
Nous ne feri­ons que la répéter. Et nous per­dri­ons notre capac­ité à la recon­naître, à l’incarner et à la célébrer.

Et c’est peut-être pour cela que nous sommes ici…

Mon enfant, la beauté qui dis­paraît, c’est la beauté à venir.
C’est cela, aus­si, qui fait la beauté de la vie.
C’est cela qu’il faut accepter dans son cœur.

Comme cette belle neige d’hiver qui dis­paraî­tra au printemps.
Mais l’esprit de la neige est éternel…

Fille de la pluie et du soleil, mon amour t’accompagnera tou­jours, quoi que tu fass­es, où que tu sois.

Des années plus tard, bien après qu’il fut par­ti, elle con­ser­vait encore la let­tre avec elle.

mise à jour :  20 juin 2021