J’ai pris la décision de choisir la vie

A 57 ans, David Gross­man est un des plus célèbres et des meilleurs écrivains israéliens[…]. Son fils Uri a été tué pen­dant la deux­ième guerre du Liban, en 2006. Mil­i­tant du « camp de la paix », il est tou­jours inter­venu dans le débat pub­lic. Encore aujourd’hui, il man­i­feste tous les ven­dredis aux côtés de citoyens juifs et arabes con­tre l’occupation de Sheikh Jar­rah, un quarti­er de Jérusalem. Lorsque cette inter­view a été faite, en juil­let, le mou­ve­ment des Indignés israéliens n’avait pas encore démar­ré, mais, comme une bonne moitié de ses conci­toyens, David Gross­man était scan­dal­isé par la loi que le gou­verne­ment, sous la pres­sion de l’extrême droite, venait de faire pass­er. Ce texte punit d’une forte amende les Israéliens qui s’aviseraient de boy­cotter les pro­duits agri­coles ou man­u­fac­turés provenant des colonies instal­lées dans les ter­ri­toires occupés. Ce jour-là, sur la ter­rasse du Mon­te­fiore, il était amaigri, par­fois sérieux et intense. Mais il était aus­si vif, atten­tif et chaleureux, riant sou­vent de bon cœur.

Quel est le sujet de votre roman Une femme fuyant l’annonce ?

Je voulais écrire l’histoire d’une famille dans cette région du monde et cette péri­ode de l’histoire, et mon­tr­er com­ment les événe­ments et la vio­lence affectent les rela­tions des mem­bres de cette famille. Mais aus­si com­ment ils sont capa­bles de garder de la ten­dresse et de l’attention les uns envers les autres, dans une sit­u­a­tion qui est l’exact opposé de ça. C’est une ques­tion dont ma femme et moi avons sou­vent par­lé : d’un côté, nous voulions élever des enfants qui soient ouverts aux autres, con­fi­ants, en faire des gens qui trait­ent chaque être humain comme un être humain, pas comme un Israélien ou un Arabe. Et pour­tant, nous avons tou­jours eu ce doute : est-ce la meilleure façon de les pré­par­er à la vie dans ce pays ? Vivre ici exige des qual­ités opposées. Ora, mon per­son­nage prin­ci­pal, s’adresse à son fils qui part à la guerre et lui dit : « Ne tire jamais sur per­son­ne !»Mais elle se dit aus­si : « Et si dépos­er en lui le germe du doute l’empêchait de faire la bonne chose au bon moment pour sauver sa vie ?» Cette région n’encourage pas le doute, c’est une région très « immé­di­ate ». Tout vous pousse à agir instinc­tive­ment, à ne pas penser.

Je me sou­viens de la manière dont nous nous com­por­tions à l’époque où il y avait des atten­tats-sui­cides dans les rues et les bus. Dès qu’on mon­tait dans un bus, on se dis­ait : celui-là est avec nous et celui-là con­tre nous. La manière dont nous regar­dions les mains des gens, et leur chemise, pour voir s’ils trans­portaient quelque chose… Cette péri­ode était extrême, mais nous vivons comme ça tout le temps, c’est ter­ri­ble, cette sit­u­a­tion nous déshu­man­ise. Il faut se bat­tre pour rap­pel­er aux gens que nous sommes tous des êtres humains et que nous méri­tons tous de vivre des vies nor­males, alors que nous gâchons nos vies depuis trois généra­tions. Ici, les gens, Juifs comme Arabes, pensent que c’est leur des­tin, qu’ils sont con­damnés à s’entretuer et à vivre en guerre.

Une bonne par­tie du roman se passe en Galilée, dans la nature, il y a beau­coup de fleurs et d’insectes, que vous décrivez et nom­mez très précisément.

C’est une des con­tri­bu­tions de ma femme à ce livre. Elle en sait bien plus que moi sur la nature, c’est elle qui m’a appris la ran­don­née et qui m’encourage à marcher seul sur les sen­tiers d’Israël. Mais aus­si, cette manière de don­ner leur nom à toutes ces petites choses était essen­tielle pour moi. Parce que je sens com­ment la « sit­u­a­tion » nous fait renon­cer aux mots, au lan­gage. Les gens par­lent en clichés, en slo­gans, en titres de jour­naux, ils ne con­stru­isent pas d’arguments mais se jet­tent des accu­sa­tions à la fig­ure. Je voulais écrire un livre qui donne des noms pré­cis à tout : à la vie de famille, la façon de faire l’amour, les choses de la guerre et de la nature. Juste pour arracher le lan­gage à la « sit­u­a­tion » qui nous l’a confisqué.

Quand je dis quelque chose, je veux être pré­cis. Chaque mot devrait apporter quelque chose de con­cret, que ce soit un nom d’arbre ou une nuance de sen­ti­ment. Cette pré­ci­sion est une manière d’être plus, de touch­er la vie avec plus d’instruments. Quand on a un mot pour une chose, on entre en rela­tion avec elle. Par exem­ple, jusque dans les années 60, les Israéliens n’ont jamais été frus­trés… sim­ple­ment parce qu’il n’y avait pas de mot hébreu pour « frus­tra­tion », ça n’avait pas été inven­té. On pou­vait être nerveux, irrité, déçu, mais pas frus­tré. Et puis, un jour, quelqu’un a inven­té un mot, tiskul. Et immé­di­ate­ment, nous avons été telle­ment con­tents d’être frustrés !

Quand êtes-vous devenu écrivain ?

J’ai com­mencé à écrire très jeune. Je fai­sais mon ser­vice mil­i­taire, et c’était une manière de me faire une place à moi dans l’armée, où on ne vous per­met pas d’avoir une place à vous. Quelle que soit la base mil­i­taire où j’étais sta­tion­né, avant même de trou­ver les toi­lettes ou la cui­sine, je cher­chais un endroit où être seul pour marcher et écrire.

Quant au moment où je suis devenu écrivain… J’avais une ving­taine d’années, je m’étais dis­puté avec ma petite amie, une dis­pute ter­ri­ble, elle était retournée chez ses par­ents à Haï­fa et j’étais effon­dré. Je me suis instal­lé à mon bureau et j’ai com­mencé à écrire l’histoire d’un sol­dat améri­cain qui déserte pen­dant la guerre du Viet­nam et s’enfuit en Autriche. Là-bas, il n’a aucun ami, sa seule source de récon­fort est un trou­peau d’ânes. J’ai écrit ça et j’ai sen­ti – je sais que ça paraît très mélo- , pour la pre­mière fois de ma vie que j’avais trou­vé ma place dans le monde.

On peut écrire pour le plaisir de racon­ter une his­toire, pour beau­coup de raisons. Pour moi, je sens de plus en plus que c’est une manière d’être dans cette vie. Depuis cinq ans, c’est la manière d’être dans cette vie. Mon fils a été tué pen­dant la guerre de 2006. Quand c’est arrivé à Uri, cela fai­sait trois ans et trois mois que je tra­vail­lais sur ce livre. Je ne savais pas si je serais capa­ble de le repren­dre. En fait, après la péri­ode de shi­va[le deuil de sept jours, ndlr], je me suis remis à écrire. Parce que c’est la seule chose que je sache faire pour être dans cette vie.

Quand ce genre de cat­a­stro­phe vous arrive, vous vous sen­tez exilé de tout ce que vous con­naissiez avant. Tout. Plus rien ne va de soi. Me remet­tre à écrire a été un moyen de recréer un endroit pour moi dans ce monde. J’étais assis, j’écrivais, et je me dis­ais : « Tu es un imbé­cile ou quoi, le monde s’effondre autour de toi et tu t’obstines à écrire ce mot, cette phrase… » Et pour­tant, quand je trou­vais le bon mot, il y avait ce sen­ti­ment de tikkun. C’est un mot hébreu qui vient de la Kab­bale et qui sig­ni­fie : cor­riger quelque chose qui est mau­vais. Je n’ai pas cor­rigé tout ce qui est mau­vais dans le monde, il y a des choses qui ne peu­vent être cor­rigées et qui sont incur­ables. Mais j’ai pris la déci­sion de choisir la vie.

Vous affichez un cer­tain opti­misme con­cer­nant les chances de paix avec le peu­ple palestinien…

Mon idée est que, si nous sommes capa­bles de sur­mon­ter les très nom­breux obsta­cles pour arriv­er à la paix, il y a un bon poten­tiel pour de bonnes rela­tions de voisi­nage. Je ne vous dis pas qu’Israéliens et Pales­tiniens vont tomber amoureux les uns des autres, mais on ne cherche pas l’amour entre les nations. En revanche, si la paix nous per­met de con­naître les autres, leur langue et leurs paysages, alors il pour­ra y avoir de la sym­pa­thie, même si ça doit pren­dre des années. Ce sera ter­ri­ble­ment dif­fi­cile parce que, s’il y a une paix entre eux et nous, cela veut dire que des com­pro­mis douloureux auront été faits. Et des com­pro­mis douloureux, cela veut dire des fana­tiques enragés des deux côtés, qui fer­ont tout ce qu’ils peu­vent pour assas­sin­er cette paix naissante.

Mais, si nous sommes assez intel­li­gents, courageux et chanceux pour arriv­er à cette paix, le monde sera sur­pris de voir com­ment Israéliens et Pales­tiniens peu­vent tra­vailler ensem­ble et utilis­er leurs tal­ents pour com­mencer à vivre une vie nor­male. Je dis vie nor­male, mais je ne sais pas ce que c’est, je n’ai jamais vécu de vie nor­male. Mais je peux imag­in­er que si on donne aux Pales­tiniens la pos­si­bil­ité de vivre sans notre ombre, s’ils ont la pos­si­bil­ité d’élever leurs enfants sans peur, s’ils peu­vent men­er une vie de dig­nité humaine, alors, ils pour­ront met­tre toute leur énergie dans la con­struc­tion de leur nation. Et nous aus­si. Nous sommes telle­ment privés du droit à notre vraie vie, nous vivons en par­al­lèle de nos vies, c’est terrible.

Vous avez par­lé de la manière dont la con­science et la morale des Israéliens sont envahies par cet état de guerre.

Ce pays vit depuis plus de cent ans dans la vio­lence. Etre acculé de cette manière fait ressor­tir les aspects les plus vio­lents, agres­sifs et para­noïaques de notre psy­ché. Pas parce que nous sommes pires que d’autres peu­ples, mais parce que toute nation piégée dans une telle sit­u­a­tion ferait de même. Et bien sûr, vous com­mencez à divis­er le monde entre bons et mau­vais, vous dia­bolisez les autres, vous vous idéalisez vous-mêmes et vous pro­mulguez des lois qui con­vi­en­nent à votre anx­iété et pas à vos valeurs. C’est ce qu’on voit aujourd’hui, ce con­stant rétré­cisse­ment de la démoc­ra­tie. On voit com­ment un groupe de Juifs mes­sian­iques cinglés a kid­nap­pé tout un Etat. Une petite minorité dicte notre sys­tème moral, notre poli­tique, notre avenir. Et la majorité col­la­bore avec eux, elle accepte des choses qui sem­blaient impens­ables il y a dix ans. La men­tal­ité des colonies a envahi le pays.

Par ailleurs, c’est vrai que les Juifs seront tou­jours une petite minorité au Moyen-Ori­ent. En ce sens, je ne suis pas un paci­fiste et je ne sug­gère pas que nous nous pas­sions d’une armée très forte. Je n’ai pas con­fi­ance dans la bonne volon­té des pays arabes. Ils n’ont jamais mon­tré de bonne volon­té envers nous, de même que nous n’avons jamais mon­tré de bonne volon­té envers eux. Nous avons donc besoin d’une armée forte pour défendre notre Etat. Mais l’armée ne peut pas être le seul moyen pour nous de rester ici. Au lieu d’être un out­il pour une vie meilleure, elle est dev­enue une fin en soi.

mise à jour :  20 juin 2021