Il faisait beau sur Uluru

Un buveur de bière tourne le dos à Uluru
Pho­to : Peter Delehar

Il fai­sait beau sur Ulu­ru, ce matin là. Il fai­sait beau et j’ai pleuré l’obscénité du peu­ple d’Occident.

J’ai pleuré les voix fortes, les rires vul­gaires et déplacés sur cette terre sacrée. Les objec­tifs qui fouil­lent l’espace, avides, et qui ne respectent pas. Les allées et venues inces­santes des voitures, motos, 4×4 cli­ma­tisés. Le bour­don­nement con­tinu des avions et des héli­cop­tères dans le ciel devenu linceul.

Le bruit inces­sant de l’Occident.

Aujourd’hui, l’espace sacré des peu­ples aborigènes est vio­lé matin et soir par les touristes voleurs d’images. Il est vio­lé tout au long du jour par les touristes voleurs de chemins.

Aujourd’hui, l’Occident con­tin­ue insi­dieuse­ment à per­pétr­er le mas­sacre des peu­ples aborigènes. Les déclencheurs des appareils de prise de vue ont rem­placé les bar­il­lets des fusils. L’alcool a rem­placé l’arsenic déver­sé dans les sources. La pré­car­ité a rem­placé les cou­ver­tures infec­tées de syphilis et de variole.

Bien sûr, depuis vingt ans, les avancées sont immenses pour le peu­ple aborigène, qui s’est vu rétrocéder une par­tie de ses ter­res et recon­naître des droits. Mais ce matin-là, au pied du rocher d’Uluru, elles parais­saient dérisoires. Immen­sé­ment dérisoires.

Acquis­es à quel prix ?
Con­cédées de quel cœur ?
Portées par quelle conscience ?

Il fai­sait beau sur Ulu­ru ce matin-là. Au cœur du rocher, la tribu Anan­gu procé­dait aux pré­parat­ifs des céré­monies d’adieu à un vieux sage. Un très vieux sage. Un de leurs plus haut dig­ni­taires, décédé quelques jours aupar­a­vant, et qui œuvra infati­ga­ble­ment, sa vie durant, à ce que les peu­ples de l’ancien et du nou­veau monde se com­pren­nent et se con­cilient. En signe de deuil, excep­tion­nelle­ment ce jour-là, l’ascension du rocher ne serait pas autorisée.

L’espace d’un instant, le calme s’est de nou­veau posé sur la terre d’Uluru. Le bruisse­ment des arbres, le cri des oiseaux, le bour­don­nement des insectes se mêlèrent au chant du rocher et à la vibra­tion infinie de la plaine. Ils enfan­tèrent d’un silence éter­nel, immuable…

Les avions de tourisme n’allaient pas tarder à revenir.

Ulu­ru, le 22 mai 2001

mise à jour :  20 juin 2021