Le Tao de Vega

La ses­sion de partage mémoriel por­tait aujourd’hui sur cette curieuse époque qu’on surnom­mait « l’ère des deux fleuves noirs », en référence au café et au pét­role. Cer­tains maîtres de musique com­plé­men­taient cette ironie d’un « et de l’océan pour­pre » plein de déférence pour la musique de Prince.

Vega assur­ait la direc­tion de cette ses­sion, qui abor­dait un pas­sage de l’histoire humaine par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile à appréhen­der pour les jeunes. Non seule­ment ils devaient se famil­iaris­er avec des faits his­toriques qui sem­blaient dépourvus de logique, mais égale­ment avec des con­cepts qui leur étaient totale­ment étrangers.

Pour­tant, cette ses­sion était impor­tante dans leur proces­sus de for­ma­tion de futurs mem­bres de la cité, car tous les gar­di­ens de la mémoire étaient formels : si on avait bien fail­li y rester, tout s’était pour­tant large­ment décidé à cette époque.

L’assemblée était con­sti­tuée de jeunes de prove­nance et d’âges dif­férents qui, con­for­mé­ment au pré­cepte de sen­si­bil­i­sa­tion aux chants poli­tiques, usaient de la parole pour leurs échanges.

Vega le savait, il arrivait inévitable­ment que le débat s’anime lors de ce type de ses­sion, offrant la pos­si­bil­ité aux jeunes d’exprimer et de vivre leur incré­dulité, ou même leur incom­préhen­sion. Le moment arri­va, il lais­sa faire…

— Ce peu­ple con­nais­sait-il l’énergie ? s’enquit un jeune. D’après ce qu’on m’a ressen­ti, c’était une obses­sion pour eux. Com­ment peut-on être obsédé par l’énergie ?

Un fris­son de rires dis­crets se propagea par­mi la jeune assistance.

— Pas au sens où nous l’entendons aujourd’hui, pré­cisa Vega, pour eux, l’énergie était du com­bustible.
— Du com­bustible ? C’est ce qui fai­sait avancer leurs étranges machines, qu’ils nom­maient… com­ment cela déjà ?
— Bag­noles ! dit une rouquine, ravie de se sou­venir de ce mot qu’elle avait enten­du si sou­vent dans les his­toires que son grand-père lui con­tait lorsqu’elle était petite fille.
— Pour­tant, cer­tains savaient déjà ce que nous savons aujourd’hui, ils par­laient de la quin­tes­sence et de tout ça, dit l’un.

La quin­tes­sence, l’énergie omniprésente, flu­ide vital, qu’on savait aujourd’hui capter, utilis­er, source inépuis­able d’énergie pour les êtres et toutes les machines.

— Cer­tains savaient déjà tout ça, et tout ce que ça fait dans le corps, nuança l’un, mais ils étaient bien rares.
— Mais com­ment ils fai­saient pour bouger, alors ?
— À l’ancienne ! s’exclama un ado­les­cent longiligne. Et il mima, pour le plus grand bon­heur de tous, y com­pris de Vega qui se lais­sait emporter par cette fraîche insou­ciance, une gestuelle curieuse, qui trans­for­mait son corps en une sorte de pan­tin désar­tic­ulé, aux mou­ve­ments sac­cadés.
— Ils bougeaient laid, c’était pas beau. Ils couraient dans tous les sens. Ils avaient des drôles de mou­ve­ments qui don­naient con­stam­ment l’impression de déchir­er quelque chose, j’ai vu les images plates l’autre jour au Cen­tre.
— C’est vrai, cer­tains savaient déjà, en Chine, ils appelaient ça le taï chi chuan, dit fière­ment Koona, dont les traits prou­vaient son orig­ine asiatique.

Le taï chi chuan… Vega n’avait jamais enten­du par­ler de ce terme, mal­gré ses grandes con­nais­sances. Comme pour lui rafraîchir la mémoire, Koona pré­ci­sait : c’était inspiré des idées du Grand Lao Tseu.

Lao Tseu, celui-là, ils le con­nais­saient tous, même les plus jeunes. Il fai­sait par­tie de ceux que l’Alliance mon­di­ale avait désignés comme  Grands Instruc­teurs de l’humanité, et qu’on célébrait chaque année au sol­stice d’été. Poona poursuivait :

— Mon grand aïeul m’en a par­lé, c’était des séries de mou­ve­ments lents qu’on se mon­trait depuis longtemps dans la famille, depuis bien avant le grand affron­te­ment.

Le grand affron­te­ment, inter­venu peu après la fin des gise­ments de pét­role… assuré­ment, cela aus­si était présent dans toutes les mémoires… mais ceci était une autre his­toire, et on était en train de s’écarter du sujet. 

D’une inten­tion appuyée, Vega recen­tra les échanges :

— Que savez-vous d’autre sur la façon dont vivaient nos ancêtres, à cette époque ?
— Ils con­nais­saient pas le flu­ide de la vie, alors ils étaient pas capa­bles de jouer à rester en silence, dit grave­ment une fil­lette, ce qui provo­qua l’hilarité de cer­tains.
— C’était plutôt le con­traire, ils bougeaient rarement, parce qu’ils étaient tout le temps malades.
— Ils étaient malades parce qu’ils mangeaient trop, et les pro­duits qu’ils met­taient dans leur corps étaient mau­vais, ils se fatiguaient, et ils deve­naient vieux très jeunes. Ils vivaient dans des maisons car­rées et en matière froide, dit l’un.
— Brrr, ça devait pas pulser beau­coup, c’est pour ça qu’ils étaient tou­jours malades, répon­dit une autre.
— Ils étaient méchants parce qu’ils n’étaient pas flu­ides ! Et ils étaient tout ser­rés au cou, et ils jetaient l’eau qui est de l’énergie, dit amère­ment un jeune garçon, ils ne respec­taient aucune vie.
— Mais ceux de cette époque, ils n’étaient pas con­scients alors ?

C’était une ques­tion bien déli­cate. Si, bien sûr, bre­douil­la Vega. Enfin… il n’y en avait pas beau­coup, pas comme aujourd’hui… Je veux dire pas autant qu’aujourd’hui. Mais cer­tains savaient, ils avaient reçu et gardé le lien de vie et l’avaient transmis.

Le lien de vie… Allez faire com­pren­dre à ces enfants que le peu­ple de cette époque, à qui on devait la tech­nolo­gie nou­velle, n’avait même pas été capa­ble de nom­mer une dimen­sion de l’existence dont le moin­dre enfant de 5 ans d’aujourd’hui con­nais­sait le sens.

— Le lien de vie c’est quand on est heureux tout le temps, dit une fil­lette.
— C’est comme le soleil ! Alors il pleu­vait tout le temps chez eux ?
— Mais ceux qui ne con­nais­saient pas le lien de vie, ils étaient seuls ! Com­ment fai­saient-ils pour vivre ?

Vega ressen­tit leur trou­ble : ce peu­ple qui avait inven­té l’univers numérique —même si cette tech­nolo­gie n’avait plus le même vis­age aujourd’hui que celui qu’ils avaient con­nu— , et dans un autre domaine inven­té la notion d’inconscient… com­ment pou­vait-il men­er une vie où l’on n’intègre pas naturelle­ment que chaque acte, chaque pen­sée est acte de réso­nance et de respect de la vie ?

Vega le savait : c’était seule­ment par la prise de con­science de ce para­doxe que les jeunes pou­vaient com­pren­dre, saisir la logique de l’histoire. Dans des con­di­tions de vie dev­enues bien dif­fi­ciles, leurs loin­tains ancêtres, mus par l’évolution autant que la néces­sité, voire l’urgence, avaient pu opér­er la réc­on­cil­i­a­tion entre sci­ences et spir­i­tu­al­ité. Là était le point de passage.

Mais ceux d’aujourd’hui n’étaient pas encore prêts. Il leur faudrait encore un peu de temps et d’autres ses­sions de partage.

Et l’énergie, c’était quoi d’autre, relança Vega ?
— Moi, on m’a dit qu’ils avaient tout le temps peur. Et qu’ils ne savaient pas mourir.

Décidé­ment, les échanges repar­taient vers d’autres ques­tions existentielles !

— Et ils res­pi­raient com­ment, s’ils n’avaient pas le lien de vie ?
— Ils res­pi­raient sans y faire attention.

Ça, c’était pour ces jeunes une des choses les plus dif­fi­ciles à intégrer.

— Alors, reprit l’une, ils ne savaient pas d’où ils venaient non plus, ils n’avaient pas la vision.
— Et pour se soign­er alors ?
— Moi je sais, ils avaient recours à des… des pro­duits qu’ils créaient eux-mêmes en copi­ant la nature.
— Com­ment ça ? 
— Ils les créaient avec la chimie ; des manip­u­la­tions à par­tir du pét­role, pré­cisa Vega.

Un fris­son de dégoût par­cou­ru les jeunes échines. « Quelle horreur ! »

L’heure étant venue, sur ce dernier échange, Vega dut met­tre fin à la ses­sion. L’hémisphère du Cen­tre mémoriel se vida douce­ment de ses occupants.

Un grand silence s’établit dans le lieu. Devant les parois de la grande coupole tein­tées d’un soleil finis­sant, Vega res­ta pen­sif quelques instants et inspi­ra pro­fondé­ment. Devant lui s’étalaient les habi­ta­tions des quartiers sud de la ville bleue, bâti­ments translu­cides, aux formes douces, har­monieuse­ment inté­grés aux reliefs de la montagne.

Le taï chi chuan … à la réflex­ion, il avait déjà enten­du ce mot quelque part. Il faudrait qu’il ques­tionne les gar­di­ens du mouvement.

mise à jour :  20 juin 2021