La petite chaîne en or du quotidien

« Papa, je sup­pose que tu vas t’endormir ». Elle m’amuse cette phrase de ma fille. C’est le soir, nous sommes allongés, elle dans son lit, moi à côté d’elle.

C’est mon choix : jusqu’à aujourd’hui, je ne laisse jamais la grande petite fille s’endormir sans avoir passé un moment avec elle, après la tra­di­tion­nelle lec­ture (ou inven­tion) d’histoire. Un moment par­ti­c­uli­er, à papot­er, à écouter de la musique ou à ne rien faire, en atten­dant que le som­meil la recou­vre de sa ten­dre cape ouatée. C’est un moment de partage de présence priv­ilégié, très pais­i­ble, et qui me per­met sou­vent de pren­dre aus­si du temps pour moi, de réca­pit­uler la journée ou de ne penser à rien, très simplement.

Le bon­heur du vivre, ça pour­rait être ça, se sou­venir avec grat­i­tude de ce qu’on oublie tou­jours. C’est comme la lumière du jour : quand on le réalise, quel bon­heur – et quelle chance- de pou­voir la savour­er ! Et là, ce soir-là, quelle chance de pou­voir vivre ce moment dans le con­fort d’un loge­ment chauf­fé, après un bon repas et une journée de sco­lar­ité et de tra­vail, tous deux en bonne san­té, dans un pays ou la démoc­ra­tie fonc­tionne plutôt bien et où la lib­erté d’être est importante.

Oui, le bon­heur, ce pour­rait être ça, pren­dre con­science de la pré­ciosité de ce qui est, caché dans le moin­dre instant-recoin de nos vies.

Ça pour­rait être aus­si remon­ter la chaîne de ce qui nous précède, en osant y accorder un peu de notre reconnaissance.

Ce soir-là, nous écou­tons sur l’ordinateur une musique douce qu’elle aime. Un homme a eu la pas­sion de la musique, et l’a com­posée. Un autre l’a jouée. D’autres l’ont enreg­istrée et dif­fusée. D’autres hommes ont crée l’ordinateur, l’ont com­mer­cial­isé, d’autres encore ont dévelop­pé les appli­ca­tions, ont choisi, sélec­tion­né, pro­duit, crée, con­stru­it, pen­sé, dess­iné, amélioré, dif­fusé tout ce qui fait que cette musique résonne à nos oreilles dans le silence du soir.

Nous ren­dons-nous compte de cette longue chaîne de pas­sion et d’ingéniosité, de tal­ent, de per­sévérance, de créa­tiv­ité, de partage, d’amour de l’art et du tra­vail bien fait pour en arriv­er là ?

Pou­vons-nous, ne serait-ce que pour quelques sec­on­des, laiss­er de côté ce que nous savons tous déjà ? Tout ce qui con­stitue le pénible du monde, par l’exploitation du frag­ile par le bru­tal. Laiss­er de côté que l’ordinateur a été com­mer­cial­isé pour faire du busi­ness, idem pour la musique, que l’appât du gain guide en pre­mier les choses, que sans per­spec­tive de com­mer­cial­i­sa­tion, de prof­it, d’exploitation de l’homme et de la nature, pas grand-chose de cet moment idyllique n’aurait vécu. Etc…Des idées pen­sées et repen­sées des mil­liards de fois. 

Ce n’est pas l’ignorer, se cacher la tête dans le sable ; non, juste met­tre de côté tout ça, quelques instants, pour se recen­tr­er sur autre chose. Se repos­er de ce qui nous atteint. Laiss­er de côté même nos con­vic­tions et nos luttes pour un monde meilleur.

A vivre dans l’omniprésence du com­merce, du début jusqu’à la fin de nos journées et de nos vies, n’avons-nous pas oublié un essentiel ?

Pour revenir à cet instant aux côtés de ma fille, puis-je pren­dre con­science qu’une per­son­ne, ayant com­posé la musique que nous écou­tons, était pas­sion­née par son art ? Qu’elle a crée ce morceau en ressen­tant des émo­tions per­son­nelles puisant en son vécu pro­téi­forme, mul­ti­forme, d’une richesse qui n’appartient qu’à elle ? Que si quelqu’un a cru en cette per­son­ne et en sa musique au point de la fix­er sur papi­er, puis une autre plus tard de l’enregistrer, c’est parce que toutes ont ressen­ti des sen­ti­ments et émo­tions pro­fondes, et qu’elles ont eu en écho l’envie que d’autres vibrent et les ressen­tent aus­si ? Même l’ingénieur du son qui a crée la con­sole de mix­age util­isée lors de l’enregistrement était passionné.

C’est cette lignée de pas­sions, d’enthousiasme et de désir de partager, de dif­fuser, de faire con­naître, de fix­er, de péren­nis­er, d’étendre, de vibre à l’unisson, qui con­stitue le mail­lage de cette jolie petite chaîne en or du quo­ti­di­en. En cha­cun de ses mail­lons, elle vibre d’une étin­celle de lumière : amour de l’art, du beau, de la vérité, du tra­vail bien fait, pen­sée, émo­tion, vibra­tion, inten­sité du vécu con­den­sé en un acte fon­da­teur, com­mu­ni­ca­tion, témoignage, célébra­tion, et même entraide.

La ressen­tir, cette petite chaîne d’or du quo­ti­di­en — quel que soit l’état du monde par ailleurs — est un cadeau. Car cela nous rap­pelle que l’être humain a le génie du partage et de la communion.

mise à jour :  20 juin 2021