Soir d’automne

Dominique Radisson

textes

La plaine entière vibrait dans son repos du soir, paisible comme un souffle qui se pose. Une teinte d’armoise violine emplissait le ciel jusqu’à l’horizon où de paisibles nuages aux contours délicats dessinaient des montagnes méditantes de laque mauve ciselée.

Jamais paysage ne fut moins sépulcral.

Montant d’une terre où des ombres obscures esquissaient déjà une danse immobile, une note, une seule, longue et tenue comme un point d’orgue dans le cycle immuable des saisons, semblait contenir et condenser tous les échos du monde.

Puisant sa pulsation et sa force première aux ultimes vibrations des derniers éclats de l’été qui l’avaient effleurée, elle se déployait en un accord ample et profond, aux tierces rondes et tièdes comme des seins de femme. Puis, avant de disparaître, elle se ramifiait en une étole d’harmoniques fraîches et cristallines, imperceptible présage des froides craquelances et des replis blanchis de l’hiver à venir.

Oui. La terre, vibrante encore aux feux d’une saison abolie, se réservait et se préparait à la suivante, comme une amante qui s’offre.

L’hommage entre deux hommages était celui du soir.

L’air était frais et pur, élégamment bleui de quelques senteurs végétales, d’effluves de racines et de parfums de terre. Aucun vent, aucun bruit ne venaient troubler l’atmosphère, claire comme un songe d’enfant, limpide comme un esprit d’Orient.

Le voyageur glissait presque silencieusement sur la longue route rectiligne qui longeait la crête surplombant les grandes falaises de craie blanche. Le ruban d’asphalte noir se déroulait sans heurts devant le capot de sa voiture qui semblait, par une imperceptible précaution de moteur, vouloir elle aussi participer à l’harmonie des choses.

Par la fenêtre entrouverte, un adagio d’air liquide coulait en écharpe sur son côté gauche, autour de son bras, de son épaule et de son cou. Il était heureux, de ces moments où rien ne manque, où tout est plein d’une évidence en-deçà du vol pesant et lourd des mots, comme celui des grands oiseaux mouillés peinant à s’extraire de l’océan qui les a nourris.

A l’ouest, à peine détachée de la ligne d’horizon, une pointe de diamant incandescent poinçonnait l’ouvrage d’orfèvre de la voûte céleste, captivant l’attention, aimantant le regard. Que celui-ci s’y offre ne serait-ce qu’une seconde et le cercle du temps se figeait et s’ouvrait en son centre, engloutissant les âges, abolissant les époques.

Alors, la plaine tout entière s’effaçait, et surgissait à la place un monde de dunes, de sable et de silice émergeant des profondeurs de la mémoire des hommes, où de très anciens bergers vénéraient cet astre et où leurs chants d’amour et de joie, montant toujours plus haut dans l’air du soir, lui offraient des noms d’amoureuse inaccessible.

Unies comme au premier jour, le ciel et la terre enfantaient de l’étoile dans le grand ciel sans fin.

Tout était là, épargné des mouvances.