Elle s’appellait Danièle

« Excusez moi, j’ai cette place, à côté de vous ».

Dans ce train qui me ramène à Paris, je m’étais endor­mi. J’ouvre les yeux : un sourire char­mant, une  apparence physique ronde, pleine et généreuse, tout en ten­dresse immé­di­ate­ment offerte, des yeux emplis d’une pétil­lance avenante… Une adorable vieille dame me regarde. Elle s’assoit à coté de moi, puis s’absente un long moment au wagon-restaurant.

À son retour, je lui demande si elle peut me dépan­ner d’un sty­lo, car j’ai oublié le mien et j’ai un texte à écrire. Nous rions tous les deux du tout petit objet estampil­lé Chanel qu’elle me tend. Vieille dame com­plice et joyeuse ! Puis elle s’absorbe dans la lec­ture de La Route, de Kerouac.

Ayant fini d’écrire, je lui rends le sty­lo et lui demande son avis sur le livre. Ain­si, nous com­mençons à par­ler. Sous le livre, un atlas améri­cain des années 50 « Pour suiv­re son périple comme dans le livre », me dit-elle, à mon grand éton­nement. Sans nul doute, j’ai affaire à quelqu’un qui fait les choses à fond.

Elle porte des vête­ments de ran­don­née dans les tons verts, bruns et ocres. Cer­taine­ment une bourlingueuse. Elle me racon­te un peu sa vie, son bon­heur d’avoir eu trois enfants « la plus belle chose qu’on puisse vivre, un mys­tère !». Après avoir con­sacré totale­ment une par­tie de sa vie à élever ses enfants « sans aucun regret je l’ai voulu, j’ai adoré », elle a repris ses études a un âge ou d’autres s’arrêtent de travailler.

Qua­tre-vingt ans passés, elle est gaie et vive ; désor­mais à la retraite, effec­tive­ment grande voyageuse, curieuse et ouverte. Elle est pro­fonde Danièle, ça se sent dans ses regards, sa façon d’être ; l’énergie glob­ale de son être est et fraîche et claire comme un tor­rent de mon­tagne. Je lui dit que ses petits-enfants ont de la chance d’avoir une grand-mère comme elle, ce qui la fait rire.

Plus tard dans le cours de la con­ver­sa­tion, elle me dira qu’elle était psy­cho­logue est thérapeute. Tout s’explique ! Cette capac­ité à ren­tr­er en rela­tion et à se ren­dre disponible à l’autre, cette écoute, cette bien­veil­lance, trou­vent très cer­taine­ment racine dans sa nature pro­fonde, mais dévelop­pée, ampli­fiée et mag­nifiée par son expérience.

Au détour d’un échange sur la péd­a­gogie parentale, je lui fais remar­quer que sa réflex­ion me fait penser à Françoise Dolto. Son vis­age s’illumine. « Ah Dolto ! ». Quand j’ai com­mencé en tant que psy­cho­logue me dit-elle, j’étais paniquée, je l’ai appelée au télé­phone : « Je vous con­nais, je vous ai lue et enten­due, j’ai besoin de votre aide ! Je débute mon activ­ité de psy­cho­logue, je ne sais pas si je vais être à la hau­teur. Auriez-vous quelque con­seil à me don­ner ? ». Dolto a sim­ple­ment répon­du : « Vous aimez ce que vous faites ? Vous en avez la pas­sion ? Oui ? Alors tout ira bien ! Ayez con­fi­ance, écoutez, sachez écouter, prenez le temps d’écouter, tout le reste viendra ».

« Quelques mots qui ont changé ma vie », me dit-elle.

Puis, elle se retourne vers moi, et me dit qu’elle a beau­coup par­lé d’elle et que désor­mais c’est mon tour. « Et vous, où en êtes-vous dans votre vie ? », me demande-t-elle.

Venant d’une qua­si-incon­nue, la ques­tion a de quoi décon­cert­er au pre­mier abord… Mais loin de me gên­er, je l’aime cette ques­tion. D’abord parce qu’elle vient d’une dame que je perçois comme une sorte de grand-mère idéale à laque­lle je suis prêt à accorder toute con­fi­ance. Et ensuite parce qu’elle me pro­pose un exer­ci­ce déli­cat mais pas­sion­nant. Se définir sans préal­able, ressen­tir claire­ment les lignes direc­tri­ces de sa vie, ses espaces, ses couleurs, ses mou­ve­ment, ses vibra­tions, accom­plisse­ments ou peut-être décep­tions ; les man­ques, les pleins, les creux, voire les vides ; tout ce qui con­stitue une vie, à résumer en quelques mots !

Je lui dis donc en quelques phras­es où j’en suis de ma vie —non sans avoir dit que l’exercice n’était pas facile— et ter­mine par ces mots : « un être en chemin, en somme ».

Elle prend quelques instants, le regard posé devant elle comme un oiseau con­fi­ant sur une haute branche ; je vois de côté son regard qui plonge loin à l’intérieur d’elle-même. Elle prends un petit temps… Inspire, puis se retourne vers moi. Elle me regarde droit dans les yeux, le vert de son regard m’enveloppe avec une totale bien­veil­lance ; je sens mon corps déten­du et en sécurité.

« Par­don­nez-moi, mais que devi­en­nent ceux qui restent au bord du chemin ?».

Je sens la ques­tion se fich­er quelque part en moi comme une flèche implaca­ble. Une de ces ques­tions dont on sait — sur le moment même où on les reçoit— qu’elle est por­teuse d’un sens poten­tiel pour peu qu’on veuille bien se don­ner la peine de la laiss­er entr­er. Je lui réponds, mais je sais déjà que l’essentiel est ailleurs, pour plus tard.

Avec la ques­tion de cette ainée, la sagesse du monde me pro­po­sait une leçon. Que j’ai reçue, quelques heures plus tard.

À pri­ori, cela pou­vait me ren­voy­er à la notion d’altruisme. Que fais-je dans ma vie pour redis­tribuer une par­tie des fruits de ce fameux chemin per­son­nel ? Par exem­ple, Alexan­dre Jol­lien a fait sienne une maxime de Niet­zsche qui dit quelque chose comme « Chaque matin, demande-toi ce que tu peux faire d’utile pour aider un de tes sem­blables ». En ce qui me con­cerne, cela me ren­voie à une des choses que me dis­aient mes maîtres : « Ce qui est gardé pour­rit, ce qui est redonné fleurit ».

Mais il y avait dans la ques­tion de Danièle un sec­ond niveau d’interpellation, plus sub­til car il con­cer­nait une part de mon ego, celle qui établit des hiérarchies.

Se définir comme être en chemin, c’est – même pour de bonnes raisons et des motifs vertueux- con­tin­uer à opér­er une dis­tinc­tion de qual­ité, donc une sépa­ra­tion avec autrui. En réal­ité, il n’y a pas en moi d’être en chemin, il n’y a qu’un être vivant, avec la spé­ci­ficité de ses ques­tion­nements et de ses répons­es, de ses modes d’inclusion et d’action dans le monde, à côté d’autres êtres vivants.

Voila ce que j’ai com­pris, Danièle, à votre question.

Arrivés à Paris, juste avant de nous dire au revoir, elle me dit cette dernière phrase : « Je crois que le plus impor­tant dans la vie, c’est de faire avec ce qui est. Accepter totale­ment ce qui est là ».

J’ai souri, car j’avais don­né au poème que j’avais écrit avec son sty­lo le titre « Accepte ».

mise à jour :  20 juin 2021