Pourquoi les parents devraient laisser leurs enfants tranquilles

Dominique Radisson

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Pen­dant ce temps, en Angleterre, un pro­jet de jeu envi­ron­nemen­tal bap­tisé Wild About Play a demandé aux enfants ce qu’ils aimaient le plus faire à l’extérieur, et la réponse était de col­lecter et manger des ali­ments sauvages, de faire des feux pour y cuire des ali­ments. C’est le sym­bole de l’indépendance mon­trée par les enfants du monde entier, le con­trôle de leur pro­pre nour­ri­t­ure et de leur pro­pre corps. Il sem­ble que les enfants euro-améri­cains mod­ernes ont deux expéri­ences inhab­ituelles liées à la nour­ri­t­ure : pre­mière­ment, ils n’ont pas d’autonomie pré­coce en ce qui con­cerne la nour­ri­t­ure et deux­ième­ment, ils font pour­tant face à des prob­lèmes d’alimentation.

Quant à la lib­erté physique, il y a quelques années j’ai passé une journée avec les enfants de gitans de la mer, le peu­ple Bajau qui vit sur les côtes de l’île de Sulawe­si dans des maisons sur pilo­tis bâties loin au large. Les enfants étaient nageurs et plongeurs, fai­saient du bateau et du Kayak, arrosés d’eau de mer nuit et jour jusqu’à paraître mi-loutre mi-humain. Je leur ai demandé à quoi ressem­blait leur enfance. La réponse a été immé­di­ate : “Les jeunes ont une enfance heureuse, parce qu’ils ont beau­coup de lib­erté. » Si le bon­heur résulte de la lib­erté, alors le mal­heur des enfants occi­den­taux de nos jours est sûre­ment causé en par­tie par le fait qu’ils sont moins libres qu’aucun enfant ne l’a jamais été au cours de l’histoire.

J’ai été frap­pée par le bon­heur évi­dent des enfants de Bajau : ayant passé toute une longue après-midi avec env­i­ron 100 d’entre eux, pas un seul ne pleu­rait, pas un seul n’était en colère, mal­heureux ou frus­tré. Je ne peux pas imag­in­er pass­er une après-midi avec 100 enfants européens ou améri­cains sans enten­dre une seule fois un enfant pleurer.

En Europe, un pays sem­ble avoir priv­ilégié le lien entre la lib­erté et le bon­heur de l’enfance d’une manière que les enfants gitans de la mer auraient com­pris : la Norvège. Un pays de lacs et de fjords, un pays qui a inscrit dans la loi un droit ances­tral de faire du canoë, de ramer, nav­iguer et nag­er, de se promen­er à tra­vers toutes les ter­res (à l’exception des jardins privés et des champs cul­tivés) en une lib­erté con­nue sous le nom de  “Alle­mannsret­ten”, “le droit de chaque homme”, le droit de vagabonder.

En 1960, le psy­chi­a­tre améri­cain Her­bert Hendin étu­di­ait les sta­tis­tiques de sui­cide en Scan­di­navie. Le Dane­mark (avec le Japon) avait le taux de sui­cide le plus élevé au monde. Le taux de la Suède était presque aus­si élevé, mais que dire de celui de la Norvège ? Tout en bas de la liste. Cela a éveil­lé la curiosité d’Hendin, tout par­ti­c­ulière­ment à cause de l’idée reçue qui veut que le Dane­mark, la Suède et la Norvège parta­gent une cul­ture sem­blable. Qu’est ce qui pour­rait expli­quer une telle dif­férence ? Après des années de recherch­es, il a con­clu que les raisons remon­taient à l’enfance. Au Dane­mark et en Suède, les enfants gran­dis­saient avec une dis­ci­pline stricte, tan­dis qu’en Norvège ils étaient libres de se déplac­er. Au Dane­mark et en Suède, les enfants subis­saient des pres­sions pour être les meilleurs à tel point que beau­coup finis­saient par s’estimer ratés, tan­dis qu’en Norvège on les lais­sait beau­coup plus tran­quilles, pas autant instru­its mais sim­ple­ment autorisés à regarder et par­ticiper à leur pro­pre rythme. Au lieu d’un sen­ti­ment d’échec, les enfants norvégiens ont gran­di avec un sen­ti­ment d’autonomie.

L’étude a mon­tré que les enfants danois étaient sur-pro­tégés, ren­dus dépen­dants de leur mère et n’avaient pas le droit de se déplac­er libre­ment. En Suède, il était courant qu’à ce moment de l’enfance où les petits avaient besoin de prox­im­ité on leur impose une sépa­ra­tion engen­drant un sen­ti­ment d’abandon alors que plus tard dans l’enfance au moment où ils avaient besoin de lib­erté, on leur pose beau­coup trop de lim­ites. Les enfants norvégiens jouaient en plein air pen­dant des heures sans la sur­veil­lance des adultes et la lib­erté d’un enfant n’était pas “sus­cep­ti­ble d’être lim­itée ». Ils avaient plus d’intimité avec leurs par­ents que les enfants sué­dois à un âge pré­coce, mais ensuite plus de lib­erté que les enfants danois et sué­dois à un âge plus avancé, ce qui sug­gérait que la prox­im­ité affec­tive suiv­ie de lib­erté pro­duit vraisem­blable­ment les enfants les plus heureux.

Mal­heureuse­ment, dans les décen­nies qui ont suivi le tra­vail d’Hendin, au fur et à mesure que la Norvège est dev­enue plus cen­tral­isée et plus urban­isée, l’enfance s’est mod­i­fiée. Les enfants norvégiens passent désor­mais plus de temps à l’intérieur à s’adonner à des activ­ités séden­taires, comme regarder la télévi­sion ou des DVD et jouer à des jeux infor­ma­tiques, qu’à jouer à l’extérieur. Le taux de sui­cide est main­tenant beau­coup plus élevé.

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