Les trois rencontres de Maître Ueshiba

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Article initialement écrit pour la revue Génération Tao.

Sur la route qui conduisit Morihei Ueshiba à fonder l’aïkido, trois rencontres avec des hommes incarnant chacun une dimension technique, intellectuelle et spirituelle, eurent une influence fondamentale sur sa vie et son œuvre. Nous terminons notre revue des figures marquantes de la vie de Moriheï Ueshiba. Après Kumagusu Minakata et Sokaku Takeda, nous abordons aujourd’hui la figure de Onisaburo Deguchi.

Troisième volet : Onisaburo Deguchi (1871-1948)

Le maître spirituel

Onisaburo Deguchi

Le 8 décembre 1935 au matin, plusieurs centaines de policiers investissent, à travers tout le Japon, les lieux de culte de la secte Omoto-kyo. Tous les dirigeants, et plusieurs milliers de membres sont arrêtés. A Tokyo, les policiers font irruption au kodokan, dojo de Morihei Ueshiba. Ils espèrent y trouver le fondateur de l’aïkido, et l’arrêter au titre de son appartenance au mouvement. Mais ils trouvent un dojo vide…

Cet épisode, que les Historiens nomment second incident de l’Omoto, marque la fin des relations entre Morihei et le révérend Deguchi, dirigeant de l’Omoto-kyo, une des plus fortes figures spirituelles de ce siècle au Japon.

Un charisme inné

De son vrai nom, Kisaburo Ueda, Deguchi naît en 1871, d’une famille pauvre. Malgré son handicap social, cet autodidacte forcené qui, à l’instar de Minakata, s’appuie sur une intelligence remarquable et une soif d’apprendre inextinguible se bâtit une connaissance encyclopédique. Il sera journaliste, fermier, colporteur, phytothérapeute, vétérinaire, entrepreneur. Surtout, c’est un artiste accompli, qui laissera une œuvre colossale : 600000 poèmes, des dizaines de livres publiés, dont le monumental Reiki Monogatari  (1), des chansons, musiques, pièces de théâtre, films, poteries, sculptures et calligraphies. Son destin prend corps à 27 ans : après le décès de son père et une grave crise spirituelle, il se retire dans une grotte pour y jeûner et méditer. Il y connaît l’illumination et décide de revenir vers les hommes pour y délivrer la parole divine qu’il a reçue.

En 1898, il rencontre une très vieille dame, Nao Deguchi, fondatrice de l’Omoto-kyo, un des innombrables ordres religieux emblématiques de cette période de transition, génératrice de confusion spirituelle, que le Japon connaît en cette fin de XIXe siècle. Il épouse sa fille, et prend la tête du mouvement à partir de 1918. Son prestige ne fera que croître, et à la différence d’autres mouvements religieux, touchera toutes les classes de la population. Deguchi est majestueux, il impressionne par son charisme, son intuition, son talent d’orateur et ses dons artistiques. Il accomplit des guérisons miraculeuses, énonce des prédictions. Très concerné par l’action sociale, la défense des peuples et leur rapprochement, il encourage l’espéranto et établit des liens avec d’autres mouvements religieux de par le monde. Mais il n’a rien d’un mystique austère : c’est un bon vivant, qui aime porter des vêtements extravagants qu’il dessine lui-même, très espiègle, amateur de tous les plaisirs de la vie. Sous son impulsion, la secte compte des millions d’adeptes dans le pays au début des années vingt.

Rencontre entre hommes remarquables

On connaît l’histoire : en 1919 Morihei Ueshiba quitte l’île de Hokkaido, laissant tous ses biens personnels à Sokaku Takeda. Il rentre à Tanabe, sa ville natale, car son père est mourant. Sur le chemin, il entend parler de Deguchi et décide de faire un détour par Ayabe, quartier général de la secte, afin de le rencontrer. Le contact avec le quartier général du mouvement et avec le révérend bouleverse si profondément Ueshiba qu’il y reste plus longtemps que prévu. A trois cents kilomètres de là, son père meurt sans son fils à ses côtés… Peu après, Morihei décide de rejoindre Ayabe avec sa famille pour suivre les enseignements de Deguchi.

Celui-ci ne tarde pas à remarquer les capacités de Morihei. A partir de 1920, il souhaite que les adeptes de l’Omoto-kyo reçoivent une formation martiale, et charge Morihei de leur enseigner son art. Ce sera la création de l’Académie Ueshiba. Celui-ci s’implique totalement dans la religion Omoto-kyo, pratiquant les rituels de purification, les jeûnes. Il forme des élèves et participe activement, en tant qu’homme de la terre, au développement de l’agriculture, considérée par Deguchi comme essentiel le à l’accomplissement de l’homme (il préconise la culture biologique et la consommation d’aliments complets).
Le 11 février 1921 intervient le premier incident Omoto : alertés par des rumeurs qui s’avéreront fantaisistes, les forces de l’ordre interviennent. Les dirigeants de la secte sont arrêtés et jugés, les principaux bâtiments détruits. Deguchi sera relaxé contre caution, et la secte reprendra bien vite ses activités.

Révolution et répression policière

En 1924, Morihei accompagne Deguchi pour une obscure mission en Mongolie. Ce territoire vierge – ainsi que la Mandchourie – sous couvert de la jeune république chinoise, est fort convoité par les Russes et les Japonais. Affublé d’une identité religieuse bricolée à la sauce locale, Deguchi met son charisme au service d’une armée révolutionnaire autonomiste; en contrepartie, il espère étendre la sphère d’influence de l’Omoto-kyo  (2). Mais les rebelles sont capturés et fusillés par les autorités chinoises. Les cinq hommes de l’expédition Deguchi ne doivent leur salut qu’à la peur de représailles de l’armée japonaise. Nullement diminué dans son enthousiasme pour l’Omoto-kyo, Morihei retourne vivre à Ayabe. A partir de 1927, sur de multiples sollicitations privées et gouvernementales, il se fixe à Tokyo sans rompre les liens qui l’unissent à l’Omoto. En mars 1931, il ouvre le Kobukan. Durant l’été 32, la secte crée la Dainihon Budo Senkai, ou Société pour la Promotion des Arts Martiaux Japonais. Morihei est nommé instructeur en chef et dans tout le pays, des stages de ce qui n’est pas encore appelé aïkido sont organisés. Considérée par les autorités comme une organisation paramilitaire, la Budo Senkai sera dissoute en 1935, après le second incident Omoto.

Lorsque celui-ci survient, Ueshiba, averti de l’imminence de l’intervention, est prudemment parti depuis plusieurs jours à Osaka, laissant ses élèves brûler les calligraphies du révérend accrochées aux murs du kobukan. Après un mandat d’arrêt émis contre lui, il ne devra sa liberté qu’à la bienveillance d’un officier de police qu’il comptait parmi ses élèves. Il a été prouvé que Morihei n’a jamais été chef de la religion Omoto, et qu’il n’a jamais fait partie de son administration. Aussi sera-t-il épargné par la police. Deguchi lui, est emprisonné pour atteinte à la sûreté impériale et incitation à la rébellion. On reproche à la secte de chercher à renverser l’Empereur. De telles accusations n’ont jamais connu l’ombre d’une preuve, même si certains textes de Deguchi sont ouvertement provocateurs  (3). En réalité, les opinions pacifistes et anticapitalistes du révérend ne plaisaient pas au pouvoir en place, et son prestige inquiétait les autorités. Tous les membres de la secte se rendirent sans résistance, tous les biens et bâtiments furent détruits, des milliers de gens furent emprisonnés et beaucoup torturés. Après six ans de détention, Deguchi fut jugé et acquitté. Il ne devait presque plus revoir Morihei. Dispensant des cours dans des dojos officiels comme ceux de la Police Militaire ou de l’Académie Navale, Morihei fut obligé de prendre des distances avec celui qu’il ne renia jamais et qu’il considéra toujours comme son vénérable Senseï  (4). Deguchi meurt en 1948 ; la secte Omoto-kyo ne retrouvera jamais sa puissance d’avant-guerre.

L’Omoto-Kyo, la spiritualité dans l’aikido

Il est très difficile de synthétiser en quelques mots l’enseignement dispensé par Onisaburo Deguchi au sein de l’Omoto-kyo. Il prône une vision du monde tout à la fois monothéiste, polythéiste et panthéiste. L’Homme, victime d’une régression spirituelle, doit se réunifier à la source divine, afin de retrouver une puissance créative et une compréhension illimitées. Influencé par la religion Shinto, et plus particulièrement par la pratique du chinkon-kishin  (5), l’enseignement insiste sur la méditation et les rituels de purification, sous le patronage d’innombrables divinités. Il est tout aussi difficile de cerner la personnalité du révérend Deguchi. Mystique authentique, réincarnation de déités multiples, imposteur charismatique ou fol illuminé ? Quoi qu’il en soit, il faut bien comprendre ce qu’a représenté pour Ueshiba cette rencontre. Auparavant, il était déjà homme d’engagement spirituel, mais durant les sept ans qu’il resta au contact de l’Omoto-kyo, la force de sa foi se trouva décuplée, et avec elle, la conception même de son art. Les témoignages sont unanimes, jamais Mori-hei Ueshiba n’aurait donné à sa pratique martiale cette profonde singularité s’il n’avait pas connu le révérend et son enseignement. Il fut particulièrement influencé par le kototama  (6), que Deguchi avait étudié et auquel il faisait couramment référence. Il n’est pas excessif de dire que Morihei avait pour Deguchi une vénération absolue, il le considérait comme un demi-Dieu, et était totalement convaincu que sa force et ses pouvoirs venaient de lui. De son côté, le révérend Deguchi, qui parlait de Morihei comme «le plus grand budoka au monde» l’encouragea à diffuser son art, et à porter au monde son message de paix. Pour l’anecdote, ce fut lui qui suggéra d’inclure le terme aîki (harmonisation de l’énergie) au nom de sa discipline. Composante essentielle du développement de la notoriété d’Ueshiba, il lui offrit l’appui de l’important réseau de chapitres de la secte afin de se faire connaître dans tout le pays.

Bien sûr, on peut pratiquer l’aïkido sans intégrer cette dimension spirituelle et religieuse, et tout ce qu’elle sous-tend. Mais il en sera comme de l’athée pénétrant dans un lieu saint. Il pourra apprécier la beauté, mais ne verra-t-il pas « que » de l’extérieur…? Comme l’a souligné justement le penseur  (7) : « L’Œuvre et le temps ont beau être passés, l’esprit dans lequel les œuvres ont été opérées continue à vivre »

L’Art de la Paix est excessivement vaste, reflétant le grand dessein des mondes cachés et manifestes. Un guerrier est un vivant temple du divin.

Morihei Ueshiba

Précédent volet : Sokaku Takeda, le maître de combat.

  1. Contes du monde spirituel, odyssée inspirée des écrits ésotériques du mystique Suédois Swedenborg. ↲
  2. Deguchi souhaitait faire de l’Omoto-kyo une religion englobant, au minimum, l’Asie entière ↲
  3. Ainsi, ce court poème de Deguchi : « Le véritable empe- reur est caché à Ayabe, l’actuel Empereur est un imposteur » ↲
  4. Senseï : lit. « celui qui montre la voie ». Guide, Maître, en Japonais ↲
  5. Chinkon-kishin, lit. « Calme ton esprit et retourne au divin », ancienne méthode de méditation shinto ↲
  6. kototama (ou kotodama) : ensemble de croyances en un pouvoir spirituel sacré des sons et mots du langage Japonais traditionnel. Tradition Shinto s’apparentant au Mantrayana du bouddhisme ↲
  7. Maître Eckhart (~1260, ~1327 ↲