Lettre à Jules Ferry

Dominique Radisson

textes

Jules, quelle est étrange cette contradiction qui veuille que l’école, ce lieu de socialisation essentielle des enfants, les repousse souvent si violemment au lieu de les attirer ? Certes, il y a la séparation, forcément nécessaire, mais est-ce vraiment la cause principale, Jules ? Car dans la crèche parentale où notre fille allait l’année dernière, la rentrée ne fut pas accompagnée d’autant de pleurs chez les enfants : le temps d’adaptation, la présence dégressive des parents, l’encadrement personnalisé, l’environnement humain : tout était pensé et conçu pour que ça se passe mieux, que les effets négatifs de la séparation durent peu, et ça se passait mieux!

Puis-je formuler un souhait qui m’est cher, Jules ? Quand cessera-t-on d’imposer aux enfants des choses que nous, adultes, n’accepterions pas de vivre, sous prétexte que nous estimons savoir à leur place ce qui leur est bon et nécessaire, en usant du fait qu’ils sont trop petits pour se défendre ?

Et ces portes qui se ferment à 8H30, pas une minute de plus, pas une de moins? Crois-tu Jules que nous soyons tous logés à la même enseigne ? C’est le baba aujourd’hui, chaque enfant a son propre rythme de sommeil, et certains se réveillent plus tard que d’autres. Pourquoi ne pas permettre un étalement dans le temps de la période d’accueil, par exemple jusqu’à 9H30 ? Certes me répondra-tu justement, cette contrainte a été posée pour permettre aux parents de déposer (quel horrible terme!) leur enfant à l’école avant d’aller travailler, et qu’il a bien fallu définir un cadre en accord avec la majorité des habitudes. Avec juste raison, cette remarque orientera la réflexion vers la question de la flexibilité des horaires de travail dans notre société, ce qui est une autre histoire. Mais tous les parents ne vont pas travailler à la même heure le matin, c’est là une différence fondamentale entre ta société et la nôtre, Jules. Pourquoi dès lors ne pas permettre l’accueil de l’exception ou la rareté ? Pourquoi ce choix maintenu du plus petit dénominateur commun ? Et peut-on encore parler d’exception à l’heure où 1 personne sur 10 travaille à son compte et 1 sur 2 souhaiterait le faire (1) ?

Jules, je vois dans cette question des horaires le symbole de la rigidité de ton système fondé sur l’uniformité. Or tout système rigide et uniforme est incapable de véhiculer la vie. Il se calcifie et devient rapidement mort.

  1. Source : http://www.twago.fr/blog/marche-freelance-france/ ↲

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