Lettre à Jules Ferry

Dominique Radisson

textes

Il est curieux que tu n’aies pas eu d’enfant, toi le père de l’instruction publique. Il est vrai que tu t’es marié tard, à 43 ans, mais en n’ayant pas été père, tu es passé à côtés d’expériences fondatrices. Accueillir un enfant, c’est se questionner à tout bout de champ sur la façon dont notre société l’accueille, l’enveloppe et le porte vers l’autonomie. Ainsi tu aurais connu qu’il est extrêmement désagréable et douloureux de quitter un enfant qui nous supplie en pleurant de ne pas le laisser. Je n’ai pas vu un seul parent qui ne soit mal à l’aise et éprouvé, à des degrés divers, par cette expérience : c’est bien le signe qu’elle ne convient fondamentalement pas, ne crois-tu pas ? Je me dis, Jules, que si tu avais la moindre connexion intime avec ce sentiment naturel d’une parenté tendre et respectueuse, tu prendrais conscience que ton école s’est fourvoyée depuis bien longtemps dans son approche.

Pensée, conçue et imposée à une époque matérialiste, celle de l’atome, elle montre cruellement, à l’ère de la physique quantique, son incapacité à accueillir et saisir le vivant et l’encourager dans sa foisonnante diversité de manifestations et d’expressions. Ce faisant, elle obère, dès le plus jeune âge, les chances d’épanouissement personnel et individuel qui seul, offre les conditions d’une vie féconde et fructueuse. C’est dommage, Jules, c’est raté!

L’être humain croît et se développe dans la confiance, le partage, la présence et le plaisir: c’est selon ces axes qu’il faut bâtir l’apprentissage, Jules.! Okay, notre fille n’est pas en péril, son intégrité physique, psychique et émotionnelle ne me semble pas menacée. Bien sûr, comme disent les psychanalystes, certains manques et épreuves sont structurantes, mais de mon point de vue (qui songerait d’ailleurs à le contester?) aucune souffrance n’a intrinsèquement de vertu d’enseignement. Pourquoi donc s’obstiner à en infliger d’inutiles ? S’agissant de l’enfance, cette période de nos vie si sensible, pleine d’avenir et de possible, si déterminante, je pense qu’il est de notre responsabilité de parents et d’éducateurs, si nous ne pouvons pas éviter toutes les souffrances, de tout faire pour éviter celles qui sont évitables, celles sur lesquelles nous avons prise.

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