Lettre à Jules Ferry

Dominique Radisson

textes

Jules, tu me trouveras peut-être injuste, car de ton point de vue « ton » école assume globalement bien une fonction vitale et nécessaire. Tu as raison en partie, Jules. Elle est gratuite, ouverte à tous sans distinction, et de proximité, ce qui est magnifique. Mais se satisfaire de ce constat serait occulter l’immense gâchis humain qu’elle génère également. Je reconnais que je n’ai pas toute la compétence pour étayer cet argument mais d’autres en ont fait avec pertinence leur cheval de bataille, je mets à ta disposition quelques références en fin de texte.

Ce que je sais, par contre, c’est de m’être dédié et engagé depuis longtemps déjà — à ma mesure et à ma façon— à encourager en conscience les conditions d’éclosion d’une saine et unique expression de Soi chez chacun. J’assume que cette démarche possède une dimension antisociale, car elle invite au désengagement continu des conditionnements personnels, familiaux, sociaux, culturels (voir civilisationnels) qui empêchent d’atteindre cet état. Mais es-tu en mesure, Jules, de comprendre un seul de ces mots, toi qui n’a connu comme perspective d’évolution spirituelle que celle de pousser plus avant les austères préceptes moraux du jansénisme, en attendant la Grâce rédemptrice tombant toute cuite du ciel? Spiritualité et engagement social ne sont pas antinomiques, Jules, comme le démontre cet excellent ouvrage dont je te recommande la lecture (1).

Tu me diras également que ce serait pure folie que d’imaginer accueillir chaque enfant selon sa singularité ? A ça je te répondrai deux choses. D’abord que ce n’est pas une question de savoir-faire mais de courage et de moyens, et dieu sait combien l’école dispose de moyens (2).Ensuite, je t’inviterai à soupeser deux folies : celle que tu redoutes surpasse-t-elle celle d’un monde, le mien, qui a su mobiliser plusieurs centaines de milliers de dollars pour sauver un système financier —tu as bien lu financier, Jules, pas éducatif—là où quelques milliards suffiraient à éradiquer la pauvreté dans le monde et donner accès à l’éducation à tous les enfants. Dis-moi Jules, de quel côté se trouve la folie ?

Souhaiterais-tu mieux comprendre ma conception de l’instruction et de l’école, Jules ? La liste ci-dessous, établie par François Chatelain, la synthétise assez pertinemment. Combien ardemment je souhaite que ces principes entrent un jour librement dans ton école!

  • Avoir une vision juste de l’enfant ;
  • Mobiliser l’activité de l’enfant ;
  • Être un « entraîneur » et non un « enseigneur » ;
  • Partir des intérêts profonds de l’enfant ;
  • Engager l’École en pleine vie ;
  • Faire de la classe une vraie communauté enfantine ;
  • Unir l’activité manuelle au travail de l’esprit ;
  • Développer chez l’enfant les facultés créatrices ;
  • Donner à chacun selon sa mesure ;
  • Remplacer la discipline extérieure par une discipline intérieure librement consentie.

Alors ne m’en veux pas Jules, mais notre fille ne va rester qu’un temps dans ta maison. A compter de l’année prochaine, elle se déploiera dans d’autres établissements proposant des projets pédagogiques conformes à nos attentes, même s’ils ont un coût. Quel dommage que dans ce monde, Jules, il faille payer plus cher pour les nourritures qui sont bonnes! Et ce, le plus souvent en raison d’un défaut de sagesse, d’intelligence et de conscience dont ton école n’a jamais -ou très rarement- pu favoriser les conditions d’éclosion. Ce prix à payer, c’est le prix d’une chance que nous souhaitons proposer à notre fille, celle de ne pas être encombrée, dès son plus jeune âge, par des conditionnements pédagogiques archaïques qui, pesant sur son développement, restreindraient l’étendue et la fluidité et la spontanéité de ses interactions avec le monde.

Voila, Jules, je t’accorde que je n’ai pas été d’une complète objectivité dans cette longue missive, il y a certainement de belles démarches, de forts et sincères engagements et de riches aventures humaines qui se vivent dans ton école (ainsi j’ai été surpris de trouver sur certaines pages internet de ton académie une référence aux intelligences multiples d’Howard Gardner!). Mais que j’aurais aimé rendre hommage à ces pépites en conjonction et non pas en balance de l’impression d’ensemble…

Dans sa véhémence et son indignation, et même sa colère, ma lettre porte aussi en double-poinçon la marque de mon histoire : celle d’un enfant pour qui la séparation fut toujours difficile, et celle d’un écolier déçu et inadapté à un système auquel il a dû se plier de force.

Mais j’avais vraiment besoin de t’écrire ce que j’ai sur le cœur, même si —tu l’auras certainement compris— à travers ton emblème, c’est à l’institution que je m’adresse plus qu’aux personnes. Pour déplorer essentiellement une vision du monde, une forme de pensée, un esprit dont elle est dépositaire tout autant que source : l’esprit d’inertie.

Je te laisse Jules. Il est 11 heures 20, je dois aller chercher ma fille à la sortie de l’école, et pour rien au monde je ne voudrais être en retard.

Dominique

  1. Le Bouddhisme engagé. Éric Rommeluère – Éditions du Seuil (février 2013 ↲
  2. 137,4 milliards d’euros en 2014, soit 4356 euros par seconde sont dépensés pour l’éducation en France. 11.1 milliards d’euros sur les 137.4 sont dépensés par les contribuables français. Source : planetoscope.com ↲

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